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[Pourquoi Slamez-vous?] Coupe de la Ligue Slam 2019: Tanguy, Nancy

Slameuse/ Slameur: Tanguy

Equipe de: Nancy




Bonjour Tanguy! Les mots ont-ils un pays ?


Bonjour Philippe. Non.


Ils voyagent ?


Oui, comme tous les êtres humains. Comme tout vivant.


Est-ce qu'ils s'attachent ?


Oui. Et puis, ils dérivent encore, ils se baladent, comme tout ce qui est vivant. C'est fait pour voyager, pour bouger.


Avec des ailes ? Sur le vent ? Sur l'eau, la terre ?


Avec tous ceux qui peuvent les raconter, les partager...


Par la voix, donc!


Par la voix, les souvenirs, les souvenirs matériels, les trucs qu'on peut donner, offrir etc. Tout ce qui peut les faire voyager.


Le livre aussi...


Exactement.


...puisque justement tu viens de publier un livre, d'ailleurs, nous en reparlerons. Mais,

commençons par toi. Qu'est-ce qui t'a amené au slam, aux mots ? Que s'est-il passé ?


Ce qui s'est passé, c'est que je suis un timide introverti qui a un jour a appris à s'apprivoiser. Parce que même si je n'osais pas parler beaucoup, il y avait quand même des choses que je voulais essayer de dire et la poésie m'a permis de me canaliser pour arriver à sortir correctement ce que j’avais dans la tête sans avoir l'impression d'être désemparé, désarmé...


La poésie, c'est plus un rapport à soi ou un rapport aux autres ?


Les deux. La poésie, c'est un pont entre les gens. C'est vraiment un chemin qui rassemble les personnes, un moyen de communication, de rassemblement. Un confluent... Un point de rassemblement entre plusieurs personnes qui n'auraient peut-être rien à voir en commun et qui se retrouvent pourtant à travers le médium des mots.


Tu l'as expérimenté toi-même?


Tanguy. Photo: Kwafe Slam Nancy (c)

Sur toutes les scènes slam, je le vois. Le nombre de personnes différentes de moi que, très certainement je n'aurais jamais croisées déjà dans ma vie personnelle ou même que je n'aurais peut-être jamais oser aller rencontrer de par mon éducation, parce que je suis d'une famille où on est très rangés. J'ai rencontré sur des scènes slam des gens de milieux totalement différents de moi, du très bourgeois au très prolo, des gens qui sortent de mon tronc commun. J'aurais peut-être pu les rencontrer ailleurs avec d'autres moyens, mais, dans mon parcours, c'est passé par la poésie. J'ai appris à me rendre compte que la différence rend les gens d'autant plus intéressants: plus ils sont différents de moi, plus ils sont intéressants parce qu'ils ont d'autres choses à dire que moi.


Ca te nourrit du coup toi-même en retour dans ton écriture ?


Dans mon écriture et dans ma vie personnelle tout court. Dans mon écriture, oui, parce que ce qui m'intéresse, et là on parle vraiment écriture, j'aime prendre l'angle d'un personnage pour raconter son folklore social. Donc, effectivement, si je peux avoir un personnage totalement différent de moi, c'est d'autant plus intéressant. J'apprends et je découvre de nouvelles façons d'être...


Te souviens-tu du 1er jour où tu as rencontré le slam ?

Tanguy. Photo: Barouf Menzotto Pics (c)

Oui. Rencontré et puis après pratiqué, ce sont deux choses. Je l'ai rencontré au lycée. Il y avait un tournoi de slam qui était organisé et pour nous en parler, pour nous appâter ils nous ont montré une vidéo de “Grand Corps Malade”. Je me suis dit “c'est cool”, moi qui à ce moment-là écrivais mais n'osais pas dire ou montrer ce que j'écrivais, moi qui suis d'une culture très hip-hop, mais qui n'a jamais eu l'énergie de rapper, je me suis retrouvé là-dedans et j'ai eu envie d'essayer. Et c'est comme ça, qu'après, j'ai pratiqué la première fois au lycée. J'ai eu la peur de ma vie, la boule au ventre, mais je suis allé jusqu'au bout et j'ai adoré ça.


Quand tu as slamé pour la première fois, donc, c'était un texte, évidemment que tu avais écrit toi... Tu te souviens de quoi il parlait ?


Je crois qu'il s'appelait “L'art moral”. Ca parlait de mélancolie parce que j'étais encore ado et, comme beaucoup d'ados, j'étais en crise existentielle, je me cherchais. C'était donc plus un moyen d'exprimer à quel point, quand j'étais triste, la poésie m'aidait à me calmer, à m'exprimer... Un poncif déjà éculé mille fois, mais qui fait du bien parce que quand on est dans une période où on est traversé par ça, c'est vital et nécessaire d'arriver à l'exprimer.


Aujourd'hui, tu as franchi tout plein de mots: tu animes des ateliers, tu fais plein de choses autour des mots...


C'est ça. C'est simplement que, depuis la première fois que j'ai pratiqué du slam où j'étais lycéen, j'ai grandi. J'ai découvert des activités professionnelles, des passions, tout en continuant à aimer ce que je faisais étant ado. A la fac, j'ai découvert le monde de l'animation, j'ai fait du service civique, des bénévolats, du périscolaire, j'étais dans des associations d'accompagnement scolaire, social etc... Petit à petit, je me suis initié à l'animation d'ateliers. Après j'ai eu envie, de continuer d’une manière plus ludique dans les centres aérés etc. J'ai continué à écrire, à faire du slam, à aller sur les scènes slam. J'ai même parcouru la France: j'étais encore étudiant, dès qu'il n'y avait pas cours ou que je ne voulais carrément pas y aller, j'allais sur des scènes slam! A force, j'ai rencontré plein de poètes qui, eux, travaillaient déjà autour des mots dans leurs vies professionnelles. En plus, à la fac, j'ai rencontré un conteur qui faisait un cours sur le conte. J'ai adoré ce qu'il faisait. Il s'appelle Mourad Frik. C’est désormais un collègue parce que du coup, je l'ai poursuivi, je l'ai harcelé. Moi, qui faisais de la poésie, je l'ai rejoint et on a une troupe de conteurs “L'étoile et la lanterne”. Dans cette troupe, j'ai rajouté un aspect poétique. Là où les autres étaient concentrés sur la narration, moi qui aimais la versification, les rimes, les jeux de mots... tout ce que j'ai appris dans le slam, j'ai rajouté ce volet-là. Ma forme poétique elle même est assez bâtarde, à cheval entre conte et poésie. Ce que j'aime par dessus tout, c'est véritablement raconter des personnages, des histoires, mais, comme j'aime bien les rimes et les alexandrins, je raconte des aventures, des péripéties de personnages de façon versifiée. C'est mon style, ma façon d'aborder la poésie. Tout conteur, tout poète a sa propre façon, il en existe mille et une à chacun.


Combien êtes-vous dans cette Cie?


On est une bonne 20aine, 30aine. Certains sont intermittents, des professionnels qui vivent de leur activité autour du conte et de la poésie, d'autres sont membres à titre honorifique, qui participent aux soirées contes que l'on organise. On est principalement à Nancy et dans la Lorraine.


Est-ce que tu peux nous parler justement nous parler de la scène slam de Nancy ?

Tanguy. Photo: Robin Verdusen (c)

La scène slam de Nancy a commencé avant moi, parce que du temps où j'étais étudiant justement, elle existait déjà depuis environ un an. Elle a commencé en 2005 ou 2004, elle a été initiée par Fred, l'autre animateur de la scène, que j'ai rejoint. Elle s’appelle “Kwafé slam”, en créole martiniquais, si j'ai bonne mémoire, kwafé ça veut dire “que faire”. C'est un jeu de mot entre “que faire, viens slamer!” et café slam. Fred et Cécile connaissaient déjà le slam, ils avaient bourlingué dans toute la Lorraine et ils avaient envie de lancer une scène à Nancy où il n’y en avait pas. Ils ont lancé la première scène au culot. On n'était pas beaucoup, on devait être une 20 aine, 13 poètes et 7 personnes du public, mais le bar nous a fait confiance, les poètes et le public aussi, ils sont revenus le mois d'après, chacun à chaque scène a amené un ami, un mai, un ami... Maintenant, on est sur notre 8ème année et on est entre 60 et 100 personnes dans le café. Il y a parfois tellement de poètes qu’on est obligés de ne faire qu'un seul passage. Personne ne se ressemble. Comme je te disais, le slam est un pont entre plein de gens, ça fait du bien.


Vous avez fait il n'y a pas très longtemps les qualifs pour la final de la Coupe de la Ligue, toi, tu es le coach si j'ai bien vu...


Oui. La Coupe de la ligue, c'est le 1er tournoi de slam d'envergure que j'ai fait quand j'étais étudiant. Depuis, à chaque édition, j'y suis allé, j'ai participé en tant que poète et quand j'ai commencé à animer des ateliers, à animer la scène chez nous, petit à petit, j'ai proposé à la Ligue que notre scène puisse envoyer une équipe. Au fur et à mesure, je suis passé de slameur à “Slam Master”, ça ne signifie pas qu'on est meilleur poète, c'est simplement le nom que l'on donne aux organisateurs de scènes slam.


Ca veut dire quoi coach d'une équipe en slam, qu'est ce que ça signifie ?

L'équipe de Nancy. Photo: Kwafe Slam Nancy (c)

Coach, c'est un titre honorifique, c'est même une escroquerie parce qu'on ne fait pas grand chose! C'est vrai. Les poètes sont les slameurs qui, eux, montent sur scène, le coach organise. Déjà, il organise ses scènes dans sa ville, mais en plus de ça, donc, quand on part sur des tournois, comme la Coupe de la Ligue, il s'occupe de la logistique. Est-ce que tout le monde est prêt, est ce que tout le monde a bien sa chambre, ses textes, est-ce que tout le monde s'est bien préparé, entraîné... Et, une fois dans le tournoi, le rôle du coach, c'est généralement d'écouter tous les textes qui se disent, d'essayer de façon stratégique d' envoyer son poète avant ou après telle ou telle prestation, selon la performance du poète d'avant. Il se dit entre les 3 poètes, je vais plutôt envoyer celui-là parce que son univers peut contrebalancer celui qui vient de passer ou alors se dire ce poète-là je préfère le garder pour plus tard parce que son univers peut-être une bonne clôture pour remonter d'énergie. Le coach est plus là pour le côté “stratégique”, mais c’est un bien grand mot!, par rapport à l' énergie, à l'ambiance et aux notations du jury.


D'accord. Toi, tu aujourd'hui, donc tu as développé des spectacles, un spectacle, plusieurs ?

J'en fais plusieurs. J'en faisais déjà, mais c'était des réécritures d'autres oeuvres. Comme j'ai commencé dans le conte, je m'amusais à prendre des fables comme “Blanche Neige” ou “Le Petit Poucet”, mais en les remettant à ma sauce. Mon livre, qui est aussi un spectacle, c'est mon premier spectacle entièrement créé par moi.


Ce sont 12 portraits de personnes ?


C'est cela oui.


Et tout part d'un coma...


Tout part d'un coma, d'un isolement. Tout part d'un adolescent qui est dans le coma et qui est donc seul. Il va se découvrir le pouvoir de communiquer, de se balader à travers les rêves des autres enfants qui partagent sa chambre d'hôpital. Les voyages qu'il va faire dans les rêves des autres co-locataires de sa chambre d'hôpital, ce sont les portraits des autres personnes de l'hôpital. Il va avoir la tristesse joyeuse de voir les autres guérir et quitter la chambre d'hôpital. Le bonheur de se réjouir de la guérison de ses amis. L'isolement de son coma, c'est le point de départ à une envie d'aller vers l'autre de la même façon que malgré la timidité que l'on peut avoir, la poésie peut être le moteur à aller vers les autres aussi.


Quel est ton rêve à toi ?

Tanguy. Photo: Barouf Menzotto Pics (c)

D'arriver à plaire, je pense. Molière disait que le plus grand art était celui de plaire, j'espère que cette histoire arrivera à parler à d'autres gens. Pas forcément qu'elle leur plaise, mais qu'elle leur parle, parce que si des gens ne sont pas d'accord avec certaines façons que j'ai eues de fantasmer, d'idéaliser, des relations sociales, je serais content aussi. Justement toute l'histoire du livre, du spectacle, c'est plusieurs personnages qui se croisent, se détestent, s'entraident c'est un peu à l'instar de la vie de la société. Si certains n'aiment pas mon interprétation, je serai tout à fait d'accord avec eux, parce que c'est justement un point de vue et la poésie est juste un moyen de rassembler des gens mais pas de les obliger à être tous d'accord. C'est un moyen de s'écouter tous ensemble.


Un lien ?


Exactement.


C'est très beau. Et ce sera notre mot de conclusion. Tu as un projet de nouveau spectacle ?

Officiellement non. Je suis déjà dans l'écriture d’autre chose, mais je ne sais pas du tout le temps que ça prendra! Je suis à nouveau au niveau 1 de l'écriture... “Les Contoirs de l'Être-Ange Robert”, ça a été un long accouchement, surtout que c'est mon premier. Quand j'ai commencé, je ne savais même pas que j'étais en train d'écrire un livre, j'étais juste en train de bidouiller quelques lettres. J'ai des idées d’une suite, mais pour le moment c'est encore top embryonnaire...


Tu laisses celui-là grandir et cheminer....


Oui, très clairement. L’histoire même de ce livre, ce sont des personnages d'adolescents, parce que je veux que des jeunes puissent grandir et comprendre des choses qu'ils n'avaient pas comprises étant plus jeunes et que des plus jeunes arrivent quand même à se concentrer sur les péripéties sans comprendre l'ampleur des symboliques qui peuvent y avoir derrière et que des adultes pourraient comprendre. Donc, je voudrais que les gens puissent grandir, se l'approprier et se faire leur propre avis au fuir et à mesure au fil de leur vie.


C'est très beau Monsieur Tanguy, merci.


Un grand merci à la Ligue Slam de France, à toute l’équipe de Nancy, notamment bien sûr à Tanguy pour sa disponibilité... Propos recueillis par #PG9


Photo: Vincent Juste Vincent (c)



La page Facebook pro est ici:

Tanguy R. Bitariho & Les Contoirs de l'Être-Ange Robert


Pour se procurer “Les Contoirs de l’étrange Robert”, cliquez ici







Tous les portraits sont regroupés ici:

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