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[Plonger dans l'âme de...] L'Atalante. Tome 1: Mireille Rivalland, éditrice. Les livres et le temps

Mis à jour : mai 3

"30 ans d'évasion"... C'est ce que mettaient en avant les éditions de l'Atalante pour présenter une année entière d'anniversaire qui vient de se conclure par une belle fête pendant le Festival "Les Utopiales" en Novembre 2019 à Nantes. Nous avons pris le temps et nous avons échangé avec Mireille Rivalland, l'actuelle directrice littéraire de la maison, puis avec Pierre Michaut, à l'origine de toute cette belle aventure. Nous avons parlé des livres, des mots, des auteurs et du temps... Parole à Mireille Rivalland pour un Tome 1. Le Tome 2 arrive dans quelques jours! Bonne lecture



Enchanté Mireille. Toute l'année, vous avez fêté les 30 ans des éditions de l'Atalante avec en point d'orgue une fête pendant les Utopiales. Tout le monde se côtoyait, échangeait... Un beau moment pour vous tous, qui vous a donné de l'énergie me disiez-vous.


Enchantée Philippe. Oui, faire la fête, c'est vital. Ce qui me motive le plus, c'est la joie, mais il y a aussi une dose de transe, liée à l’excitation de concevoir et de partager un moment d’excès. Et de ce partage, on ressort remplit de la joie des autres. C'est nourrissant.


C'est un peu comme un livre, en fait !

Oui. A ceci près que lors d’une fête, on est nombreux à agir en même temps. Alors que pour un livre, s’il faut un groupe, un "équipage" pour le faire exister, pour l'éditrice que je suis, accompagner un livre, c'est très intime.


La manière dont vous décriviez le fait que cette soirée vous ait donné énergie, nourriture et joie, rappelle le rapport entre un livre et son lecteur.


Bien sûr. Mais c'est le propre même de l'art, tout simplement : créer une relation nourrissante et intime avec une œuvre qui a vocation à être proposée à la multitude. On pourrait se dire que le lecteur est un solitaire, comparé au spectateur d’une pièce de théâtre, d’un film, au fait de se rendre dans un musée, il y a un groupe, mais à chaque fois, ce qui compte, c’est la relation entre l’œuvre et soi. D’ailleurs, à propos de cette fête, tous les gens que nous avons accueillis avaient leur histoire avec L'Atalante. Ils avaient une raison intime d’être là. Et c'est pour ça que la fête a été réussie.

La fête au Lieu Unique pendant les Utopiales 2020 (c)

Votre analogie avec le livre est effectivement très subtile. A chaque fois que les gens nous disaient, c'est super, on est contents d'être là, ce qu’on recevait, c’était une histoire intime, chacune liée aux livres que nous avons publiés. Xavier Mauméjean, auteur et intervenant aux Utopiales, m’a permis de le comprendre. La veille, il m’avait dit être en conférence durant cette soirée et qu’il ne pourrait pas nous rejoindre avant 22h. Il a ajouté: "je ne viendrai pas parce qu’il y a une fête, je viendrai parce que je suis un lecteur de L'Atalante et que je me souviens encore avec ma femme du premier livre de L’Atalante que nous avons lu ensemble, début 1990". C’était ça la vraie raison de fêter nos 30 ans et d’être ensemble : nous étions tous – auteurs, traducteurs, éditeurs, clients de la librairie, journalistes, amis – des lecteurs de L'Atalante. Nous avions des livres en commun. C’est notre catalogue qui fait notre histoire.

Dans l'émission très intéressante sur France Culture pour les 30 ans (à réécouter ici), Pierre Michaut et vous parliez d'"identification exaltante". Ce que vous décrivez me replonge dans ce que vous étiez en train de dire: ce moment de force que procure un personnage, quand un auteur crée un vrai personnage... c'est aussi la force de l'Atalante de réussir à créer un collectif large et ouvert autour de la littérature populaire, où chacun a une relation intime avec vous dans le collectif informel des lecteurs de la maison d'édition.

La création a besoin de collectif, sinon, il n'y a pas de mise au jour, pas de partage possible. Dans l'édition, on parle d'équipe – les représentants, la distribution, les libraires, tout ce qui fait que la chaîne du livre opère pour accompagner le trajet d'un livre, de son envoi, de sa première lecture par l’éditeur, jusqu'à son arrivée entre les mains d'un lecteur. Et nous à L’Atalante, on est un équipage, vu qu’à l’origine dans le film de Jean Dasté, L’Atalante, est le nom d’une péniche. Cet équipage comprend aussi les traducteurs, les illustrateurs, les graphistes


Quel est le moment qui vous fait le plus plaisir dans toute cette chaîne ?


L'étape qui me donne le plus de joie, c'est le moment du travail du texte avec l'auteur ou le traducteur. Parce que c'est une intimité avec le texte très particulière. Quelques premières lectures peuvent m’enthousiasmer, et heureusement, mais à ce moment-là, je suis juste une lectrice. Si je fais ce métier, si je continue à le faire, c'est que j'y ai découvert une intimité particulière avec le texte.


Qu'est-ce qui se passe pendant cet échange-là avec l'auteur et avec le texte ?


Pendant ce temps-là, il n'y a aucun aléa, personnel ou professionnel, qui peut me perturber. Plus rien d’autre ne compte. C'est un moment de tranquillité absolue. Bien que ce soit un labeur non négligeable.


Vous vous mettez dans une bulle et cette bulle, c'est le texte ?


Complètement. C’est une bulle relationnelle dont le texte est la source et la forme.


Ça doit être effectivement un moment formidable. Vous faites ça tout le temps ?

Quelques heures par jour, deux ou trois, quand je m’occupe d’un texte. Il y a tant d’autres choses à faire ou piloter pour bâtir un programme éditorial : des couvertures, des textes de présentations, des réunions commerciales, des contrats… Je ne fais pas la lecture de détail de tous les livres que nous publions, je partage cela avec deux collègues. Tout le temps où Pierre Michaut a été à L’Atalante, c’était avec lui que je partageais les textes, lui s’occupant des traductions pour la plupart, et moi des textes français.


Un bilan de l'année, parce qu'elle est bientôt finie, même si l'année calendaire n'est pas l'année de l'Atalante...


L’édition, le monde du livre dans son ensemble, c’est comme l’école, de septembre à juin, et il y a aussi une rentrée littéraire. Par contre l’année comptable reste civile : c’est un peu étrange, mais on s’y habitue.


Comme se passe cette 30ème année alors ?

Au moment où nous la fêtions, elle était passée. D’autant qu’il y avait de la triche dès le départ car, la librairie, qui est à l’origine du nom, avait en fait quarante ans. L’Atalante est bien plus vieille qu’elle n’y parait ! Tout au long de cette année anniversaire, ce qui me portait, c’était les livres à venir. C'est ça le moteur. On s’arrête sinon. Nous allons publier en avril 2020, un livre très important de John Crowley, un auteur américain. Dans Kra (c’est le titre), le personnage principal est une corneille. On apprend plein de choses sur l'humanité, et on apprend plein de choses sur les corneilles. Une corneille a un œil à droite, un œil à gauche, un côté droit et un côté gauche, donc. Et puis elle a un côté bec. Pas de "côté queue". Pour la corneille, la vie est "côté bec". J'ai adoré découvrir ça. L'histoire du livre traverse l'anthropocène, au sein duquel les corneilles accèdent au temps et à l’histoire dans notre sillage, emportée par notre entropie, qui est aussi la source de leur survie. C'est un livre monde absolument magnifique. Hé bien, je me suis dit : la vie d'une éditrice est côté bec! C’était une grande joie de lectrice, une rencontre avec un roman, avec une idée vitale.

Vous dites aussi: "c'est beau que des gens choisissent de prendre un livre, de nous donner du temps, de consacrer du temps à tout le travail que nous avons fait".

En fait, c'est du temps échangé. Choisir de publier des livres, c’est s’inscrire dans un temps long et c’est produire du temps pour les autres. Au théâtre, il y a le temps de la représentation, là, c’est le temps de la lecture. Ce n'est pas une consommation, c'est un partage.




L'objet livre est donc un concentré de temps ?

Oui. C'est un temps étonnant, puisque c'est un temps qui va se déployer, comme un éventail. En fonction de qui va se l'accaparer, il va s’insérer dans la vie de chacun. Vous parlez "d’objet livre", je préfère dire "livre", simplement. À L'Atalante, l'objet livre nous passionne et est notre marque de fabrique, mais ce qui compte, à mes yeux, c'est la lecture, c'est ce temps. J'ai écouté un livre audio il y a quelques mois, un livre que j’avais déjà lu il y a des années. J’ai adoré.


Un mot de conclusion quant à ce que vous attendez de l'avenir justement ?


Que la littérature, que l’art en général, soit le pilier de la société. C’est un choix politique primordial.


Merci de tout ce travail que vous avez fait tous ensemble pour nous protéger...


On voit bien, quand il y a des drames, les gens recréent du rapport à l'imaginaire. C'est ce qui nous sauve à chaque fois, les histoires. Vivre, c’est imaginer.


Merci à toute la très sympathique équipe de l'Atalante. Propos recueillis par #PG9



L'Atalante


[Plonger dans l'âme de...] L'Atalante. Tome 2: Pierre Michaut. Le fondateur de la librairie devenue maison d'édition nous parle de son parcours au milieu des mots... A lire ici


Pierre Michaut. Photo: Philippe Racinoux (C)



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