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[Plonger dans l'âme de...] Julia Gomez, comédienne, chanteuse. La scène sans interdits

Mis à jour : mai 3

Vous avez pu découvrir ici les parcours de Ludivine Anberrée et Delphy Murzeau... Il manquait celui de Julia Gomez: elles forment en effet à elles trois un trio de comédiennes incontournables (et indomptables) de la jeune scène théâtrale nantaise et bien au delà, comme vous allez une nouvelle fois pouvoir le vérifier en lisant ce qui suit. J'ai, personnellement, toujours en mémoire le personnage d'assistante metteur en scène surmenée que Julia tenait dans une pièce incroyable de Rémi de Vos, créée à Nantes en 2008 au Théâtre Universitaire: "Intendance, saison 1" (mise en scène: Loïc Auffret). Quelle énergie! Quelle puissance... et quelle force de conviction. 12 années plus tard, vous allez pouvoir mesurer le chemin parcouru. Bonne lecture


"Tourista" de Tanguy Malik Bordage (au TU Nantes). Photo: Adeline Moreau (C)

Bonjour Julia ! Là, tu es présentement à côté de Nantes si je ne dis pas de bêtises... Qu'est-ce qui dans ta vie t'a fait quitter l'Espagne il y a 15 ans pour atterrir en France?


Bonjour Philippe. Alors... Je suis arrivée à Nantes en août 2005. J'avais rencontré un français dans ma ville natale, La Corogne en Galice, l'année précédente. Je l'ai suivi à Nantes où il devait poursuivre ses études à la fac.


C'est l'amour qui t'a amenée à Nantes. Pas l'art ?


C'est en premier lieu indiscutablement l'amour... mais, très vite, puisque j'étais comédienne et que je voulais continuer à en faire mon métier, je me suis dit: "qu'est ce que je peux faire pour poursuivre mon parcours ?". J'ai su qu'il y avait un Conservatoire d'Art Dramatique, que je pouvais aussi apprendre le français à la fac de lettres - parce que je ne connaissais pas la langue - et je me suis donc un peu préparée avant d'arriver. En Septembre, j'ai passé l'audition au Conservatoire. J'ai été prise. C'était un peu rocambolesque: j'avais appris mon texte de façon phonétique... mais ça s'est bien passé ! J'étais très contente que cette porte s'ouvre pour moi parce que c'était très important de m'ancrer vite dans le pays, dans une ville nouvelle, à travers le théâtre. Il fallait que je puisse poursuivre ma vocation, ma passion. Je ne voulais pas perdre de temps là-dessus.


Effectivement, en Espagne, tu étais déjà comédienne...


Quand j'ai eu mon bac, j'ai poursuivi en faisant des études de journalisme à l'université de Saint-Jacques de Compostelle jusqu'à la licence. Parallèlement, je faisais du théâtre. Je savais depuis assez tôt que je voulais en faire mon métier, mais j'ai quand même pris le temps de vivre une vie d'étudiante. A 20-21 ans, j'ai eu mes premiers contrats au théâtre et dans l'audiovisuel, en Galice. J'avais eu un des rôles principaux dans une série galicienne en 2000/2001. Quand je suis arrivée à Nantes, ça faisait donc déjà 5-6 ans que j'exerçais mon métier, mais je n'avais pas du boulot tout le temps non plus. C'est plus compliqué en Espagne en plus, parce que là-bas, il n'y a pas le statut d'intermittent. J'avais été formée par le biais de l'université: à la fac de lettres à Saint-Jacques, il y avait un cursus théâtre de 6 mois que j'ai fait, cours théoriques, pratiques tout ça et puis mon expérience au théâtre avait commencé avec la troupe de l'université de Saint-Jacques. C'était des années superbes, on voyageait partout... A 19 ans, je suis partie à New York jouer à Manhattan, on a passé 8 jours là-bas, on faisait des tournées en Europe : Belgique, Hollande, Norvège… c'était des années vraiment dorées. Evidemment, on jouait en Espagne aussi, on prenait le car et on partait. Entre 19 et 21 ans, c'est ce que j'ai fait. On faisait tout : on jouait, on aidait à monter, c'était une école formidable et des souvenirs super joyeux ! Avant de venir à Nantes, j'étais allée à Madrid où j'étais aussi dans une école de théâtre. J'ai toujours essayé de me former, de pratiquer, surtout: c'est ce qui est le plus formateur.


Ta passion du théâtre est venue de où, de quoi ? Est-ce que tu le sais ?


J'ai toujours eu, comme plein d'enfants, le goût de jouer, de me raconter des histoires. J'avais l'habitude de jouer seule, ce qui me plaisait beaucoup, mes frères et ma sœur sont plus âgés que moi, du coup, j'avais mon univers, j'évoluais avec mes jeux, mes histoires, mes chansons, mes trucs dans ma chambre, en privé. Après je pense que, même en famille, je devais me donner en spectacle de temps en temps. A l'école aussi, vers 10-13 ans, il y a eu une petite pratique: on avait des impromptus à faire en théâtre, j'y prenais de plus en plus goût. J'avais l'intuition que c'était mon truc. Sûre ! J'ai commencé à le faire plus sérieusement à 14 ans. Pendant 15 jours (ma famille m'a toujours soutenue pour ça) je devais sortir un peu plus tôt de l'école pour faire une heure de route et aller à Saint-Jacques suivre un stage de théâtre. Je disais à ma mère: "ça me plaît énormément, j'ai envie de fouiller, de me former, de commencer... " Il y a eu cette envie, ils m'ont encouragée. J'ai aussi un souvenir marquant qui est pour moi le moment fondateur de tout ce qui est venu après. En préparant une tournée avec la troupe de théâtre de Saint-Jacques, on était en train de faire les valises pour partir en tournée le lendemain, je me souviens de mettre les chaussures de mon personnage dans une boite, de fermer la boite et de me dire: c'est incroyable, merveilleux, ce que je suis en train de vivre... Je veux que le reste de ma vie ce soit le fil conducteur... Je pense qu'à ce moment-là, j'ai pris l'engagement que ce soit comme ça: le théâtre! Peut-être je n'arriverai pas tout le temps, peut-être je ne pourrai pas le faire toujours professionnellement, mais je veux que ça fasse partie de ma vie.


Est-ce que tu sais pourquoi ?


Je pense qu'il n'y a pas toujours les mêmes raisons tout le temps, qu'on évolue aussi avec la vie, je pense plus le comprendre maintenant. Au départ, il y avait, c'est évident, une notion de plaisir, de joie, de...


De fête ?

Un moment de recherche pour "Canons"

Oui. De socialisation aussi, parce que c'est une façon super de rencontrer des gens, de se souder... C'est un endroit où les liens d'amitié sont forts. Pour une fille de 18-19 ans qui commence à mettre les pieds dans la vie d'adulte, c'est super. Après, avec le recul d'une femme de 40 ans, c'est sûr qu'il y a toujours la notion de plaisir, je suis très contente de ne pas l'avoir perdue, d'autant que ça s'intensifie avec l'expérience et la diversité des projets... C'est aussi un enjeu un peu vital, je ne sais pas si c'est pour tout le monde pareil, en tous cas pour nous les comédiens: il y a dans la démarche d'un artiste, n'importe quel artiste, l'envie de sublimer quelque chose, le quotidien, une émotion qui n'est peut-être pas évidente à digérer... Sur scène ou devant la caméra, on peut canaliser plein de choses, sans qu'il n'y ait un enjeu derrière ou des conséquences... On se sent libres. Il y a une vraie notion de liberté. Oui, je dirais ça : la joie, la sublimation et la liberté. On peut malaxer les choses, je ne sais pas comment dire, on peut travailler avec notre matière personnelle, qui va au-delà de nous, au service d'une histoire, d'un personnage... C'est quand même un métier génial !


Petite, tu t'enfermais dans ta chambre pour construire ton univers, puis le théâtre devient important pour la socialisation. Tu construis un univers à partager ?


Je crois aussi qu'il y a plusieurs choses. On ne va pas se leurrer, il y a une joie dans le fait de s'exposer. C'est inhérent à notre métier, sinon on ne se montre pas devant un public, on ne prend pas ce risque-là, ça serait un cauchemar. Nous, on l'aime. J'aime cet exhibitionnisme-là, je l'assume. Après, il faut que ça ait un sens. Le sens, c'est quand on arrive à toucher l'autre parce l'autre peut s'y reconnaître aussi. Là, il y a une communication, un partage... Une sublimation collective. On n'est pas tout seul. Ce sont des moments puissants qui donnent beaucoup de sens à ce qu’on fait, même quand on parle de choses personnelles… S'il y a un feedback, une réponse en face, c'est qu'on a fait passer le message pour que l’autre s’y reconnaisse. Ca peut avoir un caractère universel. C'est là que l'art a toutes les réponses quelque part.


Pour revenir aussi à Saint-Jacques, la troupe, vous jouiez quel type de pièces ? Quel répertoire ?

"Aula" (Théâtre universitaire, Saint Jacques de Compostelle)

J'ai fait deux spectacles avec eux, la 3ème année j'ai dû abandonner en cours de route parce que j'ai eu un contrat dans l'audiovisuel. Il a fallu que je fasse le choix, très douloureux d'ailleurs, de laisser la troupe me remplacer parce que je ne pouvais pas faire les deux. La 1ère année, c'était une pièce d'un auteur espagnol, Ramón de Valle-Inclán, je pense qu'il n'est pas connu en France, et la deuxième année, c'était une pièce galicienne, d'un auteur très important, Alfonso Castelao. La troupe existe toujours. Elle a eu, d'ailleurs, un prix important l'année dernière pour l'ensemble de son activité et le metteur en scène qui mène cette troupe-là est toujours au guidon. Roberto Salgueiro a été fondateur dans mon parcours et dans mon apprentissage. Je lui dois tous mes premiers émois théâtraux, une petite caisse d'outils pour démarrer.


Il t'a fait aimer le texte? Parce que là, on a parlé de la fête, de l'idée d'être en public, de s'exposer, mais on n'a pas beaucoup parlé du texte lui-même. Qu'est-ce qui a fait qu'à un moment tu as aimé rentrer dans un texte, dans un personnage?


Ca s'est construit au fur et à mesure. Dans un premier temps, je ne dirais pas que j'entretiens un rapport cérébral avec le théâtre. Après, évidemment, j'ai commencé à lire des auteurs, à découvrir, mais le texte comme ça en majuscule, sacré, je n'y crois pas tout le temps. En tous cas, ce qui me meut, au sens littéral, c'est plus l'émotion, l'instinct, la recherche. Tout ça est sous-jacent dans un texte, il faut le faire émerger, mais je pense que c'est plus tard que j'ai plus été séduite par une forme d'écriture, un auteur, par le fait de raconter une histoire. Je pense vraiment que le premier élan que j'ai pu avoir, le coup de foudre, ce n'est pas à travers le texte qu'il s'est fait. C'est à travers l'instinct et le jeu. L'aspect hyper ludique.


Donc, ça c'était l'Espagne. Tu débarques à Nantes et tu rentres au Conservatoire. Qu'est-ce qui s'est passé? As-tu vu les choses différemment ou est-ce que c'était dans la continuité ?

Julia Gomez au Conservatoire de Nantes

Les 6 premiers mois du Conservatoire, je rentrais à la maison et je me couchais tellement j'étais épuisée mentalement. 25h de cours par semaine au Conservatoire, 18h à la Fac, des cours d'écriture, de grammaire, de conjugaison, d'histoire de France... Ces 6 mois m'ont fait avancer incroyablement par rapport au français, l'expression orale et écrite, mais c'était assez fatigant, une gymnastique ! Le Conservatoire était une super opportunité pour commencer à créer un réseau et continuer ma formation, même si j'avais par rapport à mes collègues une petite longueur d'avance. J'avais déjà passé quelques années en formation, en pratique. D'ailleurs j'étais la plus vieille. Mais pour moi c'était super parce qu'il fallait passer par là, comprendre le regard des français sur le théâtre. J'ai commencé à mettre plus l'accent sur le texte, sur l'auteur. Je pense qu'il y a des écoles différentes aussi. L'école latine est plus sur les émotions, l'approche est un peu plus viscérale du théâtre. L'école française ou plus « du nord » comme on dirait nous en Espagne, est une approche plus cérébrale, intellectuelle. Mais les deux sont super. Ce qui est génial, c'est que je n'ai pas à choisir. La cuisine interne qu'on se fait au bout des expériences, c'est ce qu'il y a de mieux. C'est une caisse d'outils qui n'arrête jamais de se remplir. Donc, le Conservatoire s'est bien passé, j'ai rencontré des très chouettes personnes, pas que dans ma promo d’ailleurs, d'autres que j'ai perdues de vue mais que je reverrais avec plaisir... Delphy, Ludivine, Alan, Damien, Tanguy, Clémentine, il y en a beaucoup… India Hair, qui est devenue une comédienne très connue au cinéma et au théâtre, était dans notre promotion. Avec Delphy où on s'est retrouvées sur pas mal de projets phares et on continue, parce qu'on travaille avec le Théâtre de l'Ultime, notamment, ou sur la recherche artistique menée par Ludivine aussi, ces dernières années… Ce sont des chances ! Des alliances importantes.


Au fur et à mesure du temps, tu as de plus en plus travaillé avec des Collectifs.

"Mucho Corazon" (Plus Plus Prod)

Oui. Quand j'ai fini le Conservatoire, je n'ai pas pu tout de suite être intermittente. Il a fallu que je travaille pendant 4 ans dans le Centre Culturel Franco-Espagnol de Nantes où je faisais un peu tout: j'étais la seule salariée. En même temps, comme je n'étais pas à temps plein, je pouvais continuer à faire des expériences théâtrales. En 2010-2011, je démissionne du CCFE et je deviens intermittente. Là, on construit au fur et à mesure. On n'a pas forcément un plan de carrière, on se laisse porter par le réseau qu'on a créé, qu'on continue d'étoffer, par les gens qu'on rencontre, les envies qu'on peut avoir... Il y a eu cette rencontre avec la troupe de l'Ultime. Ca fait 10 ans qu'on travaille ensemble maintenant. C'est vraiment une rencontre très importante, joyeuse aussi, autant personnellement que professionnellement. Donc, oui, j'ai retrouvé cette vie de troupe. Quand on est sur des projets, des créations, il y a un peu de ce que j’ai pu vivre au départ et puis après, je ne sais pas, ce sont des envies. Il y a eu "Mucho Corazon". C'est venu tout bêtement d'une carte blanche donnée dans un théâtre ! Avec Delphy, on s'est dit : "On fait quoi ? On chante allez hop !" C'était vraiment un rêve, on s'est fait plaisir... Et on a joué le spectacle pendant 5 ans, c'est super...

"Canons" (Naparo prod)

Plus tard, ça va être une envie de faire quelque chose avec Ludivine et Delphy. Qu'est-ce qu'on peut faire les filles ? On veut parler des femmes. On va trouver un texte, se mettre en scène, jouer... On va tout faire. On se lance ce défi-là et on fait "Canons". Trois années de recherche incroyables, super riches, vraiment.


Plus récemment, c'est le collectif Brut-e, créé en 2017 avec quatre autres comédiennes nantaises (Caroline Ferrus, Sheila Maeda, Morgane Maisonneuve, Sophie Péault), parce que dans l'audiovisuel, le constat nous avait interpellés à l’époque, qu'il y avait très peu de représentation féminine au-delà de 50 ans. C'est le tunnel entre 50 et 60: les rôles de femmes disparaissent de l’écran. Ça commence à changer avec tout ce qui s'est passé depuis, mais, les rôles féminins sont peut-être encore un peu clichés. Qui écrit les histoires ? C’est encore en grande partie des hommes. Ils écrivent, produisent... On se disait, on se donne les moyens de provoquer les choses. On ne veut pas être des comédiennes passives, qui attendent la rencontre, on veut la provoquer. Donc, on va appeler. J'ai envie de bosser avec qui ? Cette personne m'intéresse, je l'appelle. On est 5 comédiennes professionnelles : qu'aurais-tu envie de faire sur un temps court, parce que le cinéma, la télévision, ne permettent pas des temps de recherche incroyables, il faut être assez efficaces... On y va ! On se donne le temps d'expérimenter sur 2-3 jours en fonction de ce qu'on a envie de faire ensemble. Ca nous permet d'être en training permanent, ce qui est très important, surtout dans l'audiovisuel: quand il faut passer un casting, et en région il n'y en a pas beaucoup, il faut être prêtes. Pour nous « Brut-e » c'est aussi ça. Des moments où on peut s'entraîner et puis c'est un collectif solidaire. On s'entraide, on s'épaule. Ca c'est super.


Collectif Brut-e. Photo : Paulin-e Goasmat (C)

On a effectivement beaucoup parlé du théâtre, très peu de l'audiovisuel, alors qu'en fait tu fais vraiment les deux.


Oui, mais tu sais, moi je ne m'interdis rien !


Tu as bien raison (on va terminer par la chanson d'ailleurs)...


Je ne dis pas que je me sens légitime partout, c'est pas ça, mais je n'ai pas envie de me dire, avant d'avoir essayé, que je ne peux pas le faire. Ca sonne comme si j'avais une énorme confiance en moi, mais ça n'est pas ça. L'endroit où je me sens le mieux, le plus libre, c'est quand même la scène ou tout ce qui est lié à l'interprétation. Il n'y a donc pas de raisons que je me ferme des portes là-dedans. Peut-être que je ne réussis pas à les ouvrir, dans des aspects plus personnels, mais, c'est ma bulle dorée, le terrain idéal pour expérimenter. Donc je ne vois pas la raison de me dire « ah non », sans avoir essayé. Sur "Canons", il y avait un peu de chorégraphie, de mouvement, pour ne pas employer le mot danse. Je me sens à l'aise là-dedans. Ce sont des choses qui m'attirent. Le mouvement corporel, ça passe aussi par là, il n'y a pas que le texte, il y a aussi le mouvement, le corps, le silence... Tout est très complémentaire. Et, donc, l'audiovisuel. Comme je te disais, un de mes premiers contrats, je pense même, le premier contrat professionnel, était un contrat pour une série en Galice. Quelques mois après, je signais mon premier contrat au théâtre. Et puis, c'est quelque chose que j'approfondis avec le collectif Brut-e notamment. Je travaille aussi dans l'institutionnel, mais évidemment, c'est la fiction qui m'attire et puis il y a eu aussi quelque chose, c'est que l'audiovisuel m'a fait revenir travailler en Espagne. Ca faisait déjà 10 ans que j'étais à Nantes, je n'avais pas coupé les amitiés, mais en travail c'est très compliqué d'être partout. J'avais donné toute mon énergie à me faire une place à Nantes et j'avais dû délaisser mes contacts pros en Espagne. Mais il y a eu un hasard assez incroyable. Une personne m'a été présentée par une amie commune et en parlant, comme ça, elle s'intéresse un peu à mon parcours. Elle est directrice de casting en Galice, elle me dit : « si jamais je vois quelque chose, je t'appelle ? Même si tu es en France... tu peux venir ?». Oui carrément, super, pourquoi pas, ça serait génial si je reviens en Espagne travailler. C'est ce qui s'est passé. Un mois plus tard elle m'a contactée et elle m'a dit « viens, il y a un rôle qui pourrait te convenir », j'ai passé 4 castings au total et j'ai été prise pour le 1er rôle féminin d'une série de TV. Donc production audiovisuelle galicienne, les productions régionales en Espagne sont très actives. Et voilà. Tourner en galicien, revenir à la Corogne, la ville de ma naissance, rencontrer des têtes que je n'avais pas vues depuis longtemps et puis c'était super aussi de passer 2-3 mois à tourner. Surtout avec un rôle principal. C'était très sympa.


Quelle différence fais-tu entre le théâtre et le cinéma ?

C'est pas du tout les mêmes timings. Au théâtre on a le temps de répéter, ça change un peu en fonction de la production, mais on peut passer 4-5 semaines de recherche, de répétition. Quand ça démarre, c'est le one shot tous les soirs, le direct, mais il y a quand même un socle, toute la préparation est faite en amont. A la télévision ou au cinéma, il y a beaucoup de préparation aussi, mais pour le comédien pas tant que ça. Quand il arrive au plateau, la production est faite, tout est monté... Tout le monde est là, à sa place, et il faut être très vite bon dans le jeu, avec l'intensité qu'il faut. Au théâtre, on a le temps de faire monter ça, de l'organiser, de rechercher, de détruire, construire, de tout reconstruire. En tournage, c'est plus compliqué. Il y a un manque de temps de préparation, même si on peut le faire chez soi, ça n'est pas pareil, c'est moins collégial. Et puis, quand on est sur scène, on doit jouer aussi clairement pour le 1er rang que pour le dernier... Au cinéma, la caméra est une vraie loupe, donc on ne donne pas la même chose, pas avec la même intensité, pas avec les mêmes codes. Ce sont des choses qui se travaillent. On travaille carrément avec la caméra. Moi, je ne l'oublie pas. Il faut savoir que tout mouvement a une conséquence par rapport au caméraman. Il y a toute une chorégraphie étudiée et qu'il faut respecter. Il y a des marques par terre... La lumière, le son... Plein de contraintes.


C'est plus facile de se concentrer au théâtre ou au cinéma ?


Au cinéma, il faut ne pas laisser tomber l'attention et la concentration. Il y a des attentes différentes qu'on ne trouve pas au théâtre, qui ne dépendent pas de soi: il faut régler un projecteur, réparer quelque chose, il y a un retard dans le planning... On passe beaucoup de temps à attendre et quand c'est à nous de jouer, il faut être frais. C'est une tension qu'il faut maintenir, il ne faut pas se laisser aller. En ce qui me concerne, je sais qu'il faut que je fasse attention, que je sois active. Au théâtre, on n'a pas ces attentes-là, sauf si on a un petit rôle dans une pièce de 2h30 où on intervient au bout d' 1h45... Il faut vraiment être en coulisse tendu, actif, de la même façon, pour être prêt au moment de sortir.


Est-ce que le plaisir est le même ou est-ce qu'il est différent ?

"Beaucoup de bruit pour rien" (Théâtre de l'Ultime)

Le plaisir est multiple, déjà ! Comment dire, comment parler de plaisir... Le plaisir de sentir qu'on est peut-être arrivé à quelque chose qu'il fallait donner, ou qu'on considère juste, ce qu'en plus on nous confirme en face. C'est un plaisir qu'on trouve au théâtre comme au cinéma. Après, il est aussi différent que les expériences sont diverses. C'est pas tant parce que c'est un plateau de cinéma ou de théâtre, c'est l'expérience elle-même qui va être déterminante, on peut s'emmerder sur un plateau de cinéma par rapport à un projet, au théâtre aussi, donc… Les expériences déterminent le plaisir. Ce n'est pas une question de lieu. Evidemment après, comme dirait tout comédien, au théâtre il y a un truc, le direct. Sauter comme ça devant les gens, la petite peur, le trac, parce qu'il n'y a pas de "Coupez ! on refait !". Non, là, tu traces... The show must go on, il faut aller jusqu'au bout, du coup, il y a quelque chose de waow… On se lance, comme un plan séquence aussi d'ailleurs, et puis voilà. C'est le live, justement ça porte bien son nom, on est vivants, là !


Et, de fil en aiguille, tu t'es mise à la chanson !


La chanson est quelque chose qui m'accompagne depuis longtemps mais que pendant plusieurs années je n’ai pas rendue publique. Déjà, quand je jouais seule, petite, je chantais beaucoup. J'aimais ça, tout en ne me croyant pas chanteuse, mais j'éprouvais du plaisir. Et puis, au fur et à mesure, j'ai commencé à peut-être chanter un peu plus en public avec des proches, des amis, et à me dire tiens, bon, peut-être ça peut le faire, je peux véhiculer des choses à travers la voix, je peux transmettre des choses. Pour moi, ma force de chanteuse n'est pas dans la technique, elle est plus dans l'interprétation, la possibilité de transmettre, de communiquer avec la voix. C'est là où je m'appuie fortement. Et l'écriture. Parce que l'écriture est très importante pour moi. Depuis longtemps j'écris, ça dépend des époques, mais c'est, là aussi, un fil conducteur. Ce projet de chanson, que je porte depuis longtemps et qui est devenu officiel avec un premier concert en décembre dernier, il vient de loin. C'est quelque chose qui a été préparé, nourri, par des textes très anciens que j'ai réécrits, revisités, des poèmes, des récits aussi et puis des choses que j'ai écrites ces dernières années, ces derniers mois. L'écriture, la chanson, m'accompagnent depuis longtemps. Ca n'est pas vraiment une envie soudaine, comme ça, non.


Comme s'est passée la première de Delcarmen ?


C'était super déjà de le rendre public, de le sortir. Parce que tout projet est fragile, dans le sens où ça peut durer beaucoup de temps avant de le mener à bien. Il faut de la patience, du courage aussi pour y aller, il faut s'organiser... J'étais contente de le matérialiser face à un public, parce qu'il fallait qu'il sorte. Ca faisait déjà quelques années que je le portais. Voilà, il va continuer de mûrir. J'ai envie d'aller plus loin dans la recherche musicale, dans l'écriture. Pour l'instant, il y a 13-14 chansons qui sont là, composées, écrites... On va voir comment ça évolue. Il est petit ce projet, on va l'aider à grandir, je vais continuer à le nourrir. Je vais l'accompagner.


Les compositions des musiques tu y es pour quelque chose ou tu n'écris que les textes ?

J'y suis pour quelque chose, parce qu'avec Nicolas Mayer, mon acolyte, on compose main dans la main. Ensemble. Il y a eu des chansons où je suis arrivée en répétition en lui disant, tiens, j'ai vraiment une idée de mélodie ou alors je veux qu'on s'inspire de cet air de tango, par exemple. A d'autres moments, c’est lui qui arrivait en disant "bon écoute, j'ai une mélodie, je te la joue" et moi je pouvais coller des paroles dessus et ça marchait ou pas. Et la plupart du temps, c'était ensemble. Je lui lis le texte et je peux lui dire "voilà l'idée, l'ambiance que je veux, ce que je veux transmettre, la couleur". Et puis, on commence à tester des choses ensemble et ça se fait vraiment à deux. C'est une recherche à deux.


Ok. Il y a donc notamment le Théâtre de l'Ultime, le Collectif Brut-e, Delcarmen... Tu as d'autres projets en cours ?

En ce moment pour tout le monde, tout est tombé à l'eau ou retardé. J'ai deux chouettes projets audiovisuels qui vont venir, mais je ne sais pas quand. J'aurais dû être aujourd'hui même en tournage pour un court-métrage cinéma avec le réalisateur Thibault Lang-Willar où le rôle principal est tenu par François Chattot. J'ai un rôle très sympa dans ce court, donc c'est très bien, j'ai hâte de le faire! Et puis en mai-juin, sans doute juin plutôt, il y aura le tournage du prochain film de Carine Tardieu, où je tiens un petit rôle. Mes séquences sont avec Melville Poupaud, j'adore ce comédien. Je suis très, très contente. Je suis allée à Paris passer ce casting-là et puis... elle m'a appelée deux jours après pour me dire que j'étais prise. L'histoire est magnifique et Carine est une femme très intéressante qui écrit très bien, qui réalise très bien aussi. Mais je ne sais pas quand on pourra tourner parce que tout est en suspens.Il y a aussi en attente une recherche collective et féminine autour de la figure de Calamity Jane, avec huit autres comédiennes, et un projet de création théâtrale avec Ludivine qu’elle est en train d’écrire.


Tu profites de la situation actuelle pour en écrire puisque l'écriture fait partie de toi ?


Oui. Je me suis même imposé une petite discipline: essayer d'y passer au moins deux heures par jour... Je suis en écriture sur un sujet personnel, qui restera pour moi sans doute, mais j'ai besoin d'écrire sur ça et de m'imposer cette discipline-là. Même quand il n'y a rien qui sort, au moins de m'asseoir et de batailler avec ça. Et puis, les chansons aussi, même si j'ai encore des textes qui sont là en attente, mais je continue à écrire, je lis beaucoup aussi, c'est le moment idéal aussi pour lire à n'importe quel moment. Je suis sur ça.


Bravo!


Propos recueillis par #PG9



Julia Gomez



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