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[Plonger dans l'âme de...] Gaspard Legendre. "Beginning" de David Eldridge, ou la paralysie du désir

Mis à jour : sept. 27

Franchir le pas du premier baiser quand on a 40 ans, qu'on a eu une vie amoureuse, mais, accidents de la vie obligent, on ne sait plus trop si on saura aimer et se faire aimer. "Beginning" est une plongée dans la paralysie du désir... Laura et Danny ont une discussion d'un peu plus d'une heure pour réussir - ou pas - à se libérer de leurs chaînes. La pièce de David Eldridge a été créée au National Theatre de Londres et a connu un succès retentissant. La première de la version française aura lieu le 21 Novembre 2019 au Studio Hébertot (Paris XVII) sous la direction d'un metteur en scène qui porte à bout de bras le projet: Gaspard Legendre... Allo, Gaspard?


Aurélien Mallard, Caroline Aïn in "Beginning" de David Eldridge. MES: Gaspard Legendre(C)

Enchanté Gaspard. Vous êtes donc en train de faire un stage de BMC à Marseille... Qu'est-ce que c'est ?


Enchanté Philippe. BMC, ça veut dire "Body Mind Centering". C’est une technique somatique mise en place par Bonnie Brainbridge Cohen, une approche expérimentale et exploratoire de notre organisme. Dans ce stage, on applique cette recherche à la danse et au mouvement. On apprend comment on est fait… et on bouge !


Vous faites ça personnellement ou avec pour objectif de vous en servir concrètement ? Et si oui à quoi ?


Ce n'est pas lié à une production en particulier. J'en avais déjà fait il y a une dizaine d’années, j'avais eu une introduction en conservatoire dans le groupe de Nadia Vadori-Gauthier et j’ai prolongé cette recherche dans mes mises en scène. Mais je me suis aperçu que dix ans après, je commence à tourner en rond, je commence à manquer de vocabulaire ou à me répéter dans ma direction avec les comédiens. J'ai donc voulu refaire de l'exploratoire pour moi-même, pour pouvoir retrouver des noms, des notions et me remettre à jour dans ma direction.


Le principe c'est un recentrage de soi par rapport à son propre corps ?


"Tom Sawyer", 2019, répétition - Photo: Franck Ragueneau (c)

Dans ce stage, il y a deux parties. Une plus scientifique : apprendre comment nous sommes faits, à travers des planches anatomiques par exemple. Et une autre, pratique. Cela peut être un travail sur le toucher : aller chercher un os, un organe, une structure corporelle... Après on continue l’exploration en recherchant différentes qualités du corps dans le mouvement. Par exemple : qu'est-ce que c'est de bouger en donnant plus de place aux os, ou d'être dans un travail organique ou liquide... Ca va très loin. Il y a beaucoup, énormément de choses à explorer et c’est passionnant. Aujourd'hui, on a travaillé sur les ligaments et les fascias pour apprendre ce qu'ils sont et petit à petit les mettre en mouvement pour trouver leurs qualités.


Ok. On va partir du début. C'est à dire de vous ! Qui est Gaspard Legendre? D'où venez-vous ?


Je viens de banlieue parisienne. J'ai 29 ans. Je suis tombé dans le théâtre assez tôt… Enfin, mes parents m'ont fait tomber dans le théâtre assez tôt… Je me suis cassé une dent en répétant un numéro de clown… Il fallait faire quelque chose… et j'ai continué un parcours classique jusqu'au bac.


« Vous vous êtes cassé une dent en répétant un numéro de clown ». Ca veut dire que de vous-même vous faisiez des choses que vous aviez besoin d'être cadré?


C'est ça. Mes parents m’ont inscrit à un cours de théâtre… J’étais déjà inscrit en danse mais je pense que cela devenait nécessaire…


Vous faisiez des spectacles ?


Quand on est enfant, on prépare un spectacle et on veut le présenter à tout le monde... En tout cas, c’est ce que je faisais… C'est sympa, mais ça a ses limites ! Mes parents ne sont pas dans le monde du spectacle. Mais ils sont très cultivés sur l'art en général, la musique, le cinéma, le théâtre. Mes grands-parents sortaient et sortent encore beaucoup aujourd’hui. Ils ont été un grand soutien aussi dans ces activités… Après, j'ai continué un cursus scientifique jusqu'à mon bac. J'ai fait une hypokhâgne, une classe préparatoire littéraire. L'année d'après j'ai eu un rôle important à Paris. Du coup, j'ai complété ma formation avec en conservatoire et la fac en même temps.


Vous preniez des cours de théâtre quelque part quand vous étiez enfant ?


Oui, une fois par semaine, au centre culturel de Courbevoie (banlieue parisienne) puis j’ai rejoint la troupe de Brigitte Martin et Catherine Aufaure, qui dépendait de la mairie. J’y ai beaucoup appris. On partait jouer en Avignon tous les ans. On montait un spectacle dans l'année et on jouait là-bas une semaine. J'y suis resté jusqu'à mon bac. Ensuite, j'ai fait hypokhâgne option théâtre au Lycée Molière, à Paris, et je suis rentré dans des troupes professionnelles sur audition.


Pour revenir toujours au début, qu'est-ce qui vous attirait dans le fait de dire des mots à d'autres, de monter sur scène ? Que vouliez-vous partager ? Qu'est ce qui fait que vous vous sentiez heureux éventuellement en représentation on va dire ?


Je me suis posé cette question il y a quelques années... Je crois que c'est vraiment le bonheur de raconter et de partager des histoires…


Des histoires que vous récupériez chez d'autres ou que vous écriviez vous-même ?


Je ne me sens pas capable d'écrire. Je vais toujours être dans la mise en espace de quelque chose qui existe. Je ne me sens pas auteur dramaturge.


Quel est votre rapport aux mots ?

Sur le plateau du film "Repetition", Safe Hands Productions, UK

Un rapport de recherche, sans doute. En tant que comédien, c'est vraiment l'expérimentation, voir comment les mots me traversent et m’affectent. Je pense que l'acteur est un artisan qui est un prisme traversé par le texte, de l'auteur vers le public. J'ai beaucoup travaillé là-dessus. Après, la mise en scène, c'est vraiment mettre en espace les mots, comme un prisme aussi, sans les pousser dans une direction ou une autre. J'ai fait des courts-métrages, c'était le même principe : mettre en 3D des mots, des histoires...


On pourrait dire "interpréter"?


Oui, c'est vraiment un rôle d'interprète dans l’expérimentation de l’œuvre sur laquelle on travaille…


Vous avez fait hypokhâgne option théâtre. Qu'est-ce que c'est ?


L'hypokhâgne, c'est une classe préparatoire littéraire et on avait en plus l'option théâtre. C'est à la fois très théorique, avec beaucoup d’histoire, mais on avait quand même de la pratique avec deux excellents artistes intervenants : Philippe Duclos et Marc Paquien. On les voyait deux heures par semaine, réparties sur des samedis. Du coup j'ai un apport théorique assez important. J'ai fait une licence en Arts du Spectacle à La Sorbonne ensuite, qui a complété des notions sur les courants esthétiques, dramaturgiques etc.


J'imagine que vous lisez beaucoup ?


Oui. J'ai beaucoup lu, des classiques évidemment, mais pas seulement. Je lis un peu moins en ce moment. Je suis à la recherche de mots qui racontent des histoires ou qui me touchent… Je lis beaucoup de culture anglaise depuis quelques années.


Donc, hypokhâgne, la licence... et vous obtenez un rôle important dans quel spectacle ?

C’était "La Célestine", mis en scène par Henri et Frédérique Lazarini, en 2009. Il y avait Biyouna, Rona Hartner, Luis Rego... C’était une production avec quarante dates à Paris à la clé. C'était très concret et ça m’a vraiment mis le pied à l’étrier. Je jouais le rôle d'un valet, Parmeno, en duo avec un autre valet joué par Luis Rego.


Ca a signé le début de votre engagement dans le théâtre comme métier ? Ou c'était déjà acté en vous ?


Ca a signé le fait que c'était possible. Je n'avais jamais eu d’expériences professionnelles avant, à part un tout petit peu de figuration pour le cinéma. Ma famille n'est pas du métier… Enfin, maintenant, ma petite sœur, oui…



Que s'est-il passé ensuite ?


Je n'ai pas arrêté de travailler tout en étudiant. J'ai continué la fac et le Conservatoire, notamment dans le 8ème arrondissement de Paris avec Marc Ernotte, auprès de qui j’ai énormément appris. Je jouais et je commençais à avoir accès à des stages professionnels… Dès mes 18 ans, j'ai commencé à aller voir des spectacles à Londres. Passer un week-end, voir quatre spectacles, revenir, j’adorais ça. J'ai fait des stages, j’ai rencontré des gens et de fil en aiguille j’ai eu un agent en Angleterre. J’ai commencé à avoir du travail là-bas, notamment avec une grosse compagnie, ADG Europe. Je jouais dans "Le Bourgeois Gentilhomme" mis en scène par Peter Joucla, en tournée européenne. C'était en 2013, j'avais 23 ans et je n'ai pas quitté cette compagnie depuis. A 24 ans, je me sentais extrêmement chanceux, j'avais déjà joué des rôles incroyables et professionnellement : Arlequin dans "Le Serviteur de Deux Maîtres" de Goldoni, mis en scène par Daniel Dancourt dans une production à Orange, Tom dans "La ménagerie de verre" de Tennessee Williams mis en scène par Carole Nourry, du Shakespeare, du Labiche, du Musset… des grands rôles pour un jeune comédien ! Je ne suis jamais rentré en école nationale, j'ai fait un conservatoire d'arrondissement, j’ai appris par l’expérience…

En parallèle, j'ai commencé à faire de la mise en scène aussi. En 2012, j'ai en fait une première "Les Von Trümp", une adaptation lointaine et très libre de la Famille Adams, écrite par Giulia Ippolito... J'avais 21 ans, il y avait des enfants sur le plateau, donc DDASS obligatoire, treize comédiens au total... C’était fou ! On ne l'a joué que deux fois, mais ça m'a permis de me dire : "c'est aussi possible la mise en scène". Il y a eu d’autres tentatives, d’autres productions et un tournant à Londres en 2015. J'ai été auditionné pour mettre en scène "Trois Putes", un projet sur des témoignages de femmes prostituées en Belgique. J'étais un jeune homme, c'était un casting majoritairement de femmes... sur des sujets quand même très compliqués. Et j'ai eu le job...


Ils sont venus vous chercher ou c'est vous qui avez candidaté ?


J'ai candidaté. Quelqu'un m'avait identifié sur Facebook je crois. J'ai eu un long entretien avec la productrice belge Julie Bodart, qui était aussi l'auteure du spectacle. Je me rappelle, l’entretien s’était fait par Skype car j’étais en tournée. Elle m’a recontacté par texto dix minutes après la fin de notre discussion et m’a écrit "Tu n’as que 24 ans en fait ?". J’ai répondu "Oui, mais Xavier Dolan aussi et il dirige très bien les femmes !". J’ai eu le job ! Le spectacle a été créé à Londres, en français, pour un festival le "Voilà Festival", devenu le "Voila Europe Theatre Festival". C'était un lien artistique entre Londres et la culture francophone, mis en place par Sharlit Deyzac. Maintenant, c'est un lien avec toute l'Europe. J'y avais déjà participé en tant que comédien la première année avec "Le Bourgeois Gentilhomme" de Peter Joucla. La deuxième année, j'ai amené un spectacle que j'avais mis en scène, "Fairy Tale Heart", une très jolie pièce de Philip Ridley avec Marie-Stéphane Cattaneo. Au moment de "Trois Putes", France 2 Londres est venu voir la production, l’article a été relayé sur Culturebox et la pièce a fait un petit peu de bruit…


Au même moment, j’ai appris que Grantly Marshall d’ADG EUROPE cherchait un metteur en scène français et il a entendu parler de ce que je faisais. J'ai candidaté et j'ai eu le job ! Je n'ai pas arrêté de bosser avec cette compagnie depuis. Depuis "Trois Putes", c’étaient des pièces produites, avec des producteurs extérieurs, où je me concentrais sur la mise en scène uniquement. Pour ADG EUROPE, il y a eu "Le Malade Imaginaire" en 2016, puis "Notre Dame de Paris", "Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran" que j'ai mis en scène en comédie musicale, "Le Jeu de l'Amour et du Hasard" et cette année "le Bourgeois Gentilhomme" et un "Tom Sawyer" en anglais…


"Tom Sawyer" MES: Gaspard Legendre (C)

Vous n'arrêtez pas ! C'est hallucinant.


C'est un peu fou, c'est vrai ! Cet automne, j'ai six pièces en tournée simultanément, les spectacles que je mets en scène repartent. C’est déjà la troisième saison pour "Notre-Dame de Paris", le spectacle a déjà fait une vingtaine de pays sur trois continents... Ce sont des challenges à chaque fois et je n'ai pas l'impression de me répéter dans ce qu'on me propose. Que demander de plus ?


Ce sont des projets très différents, effectivement. Comment gardez-vous le contact concrètement avec les productions en cours ? Ces 6 spectacles que vous avez mis en scène tournent... vous jouez dedans parfois, d'ailleurs.


Quand je crée, je ne suis pas sur le plateau. J'ai joué dans "Notre-Dame de Paris" en remplacement : Cyrille Thouvenin, qui a créé le rôle, n’était pas disponible sur toute la tournée, il était déjà engagé à la Porte Saint-Martin. Mais je ne me mets pas en scène lors d’une création, c'est vraiment important pour moi. Sauf sur "Fairy Tale Heart" où on était que deux au plateau. Le rapport est très différent. Dans "Mon Eté Préféré", une pièce anglaise de Nick Lane où je me suis distribué, j'ai fait une partie de la création et une semaine avant la première j’ai confié la mise en scène à une amie, Raphaëlle Dubois. C’était prévu : je lui ai demandé de reprendre les rênes et de me diriger.

Laurent Paolini, Gaspard Legendre in "Notre Dame de Paris". MES: Gaspard Legendre. Photo: Sli-K / BK Sine Photo (C)

Pour l'instant, je garde la main sur les mises en scène que l’on me propose lors des reprises, même si j’ai de plus en plus d’aide. Il y a une transmission qui se fait entre les acteurs. En général, une fois les spectacles partis en tournée, je reste consultant pour le lien entre les acteurs et la production ou sur des choses à modifier parce que les salles sont tellement différentes qu'il y a souvent des demandes spécifiques. Je vais voir les productions en général tous les deux mois, sans prévenir les acteurs. Idéalement, je vais dans un théâtre, ils ne savent pas que je suis là et je vois où en est la pièce artistiquement.


Que cherchez vous à créer avec du théâtre ?


Ma première réponse, là tout de suite, c'est du lien social. Raconter des histoires, poser des questions. Je ne fais pas de théâtre à message, de théâtre militant. J’essaie de faire du théâtre qui questionne nos sociétés, qui bouge les gens, mais je n’apporte pas les (mes) réponses. L’esthétique dépend vraiment des productions. Cela peut être du théâtre spectaculaire comme "Notre-Dame de Paris", ou du théâtre plus intimiste, comme "Beginning". C’est extrêmement varié.


C'est ce qui vous plaît, d'ailleurs.


Absolument !


Vous vous en sortez très bien. J'ai vu des images de "Trois putes" et j'ai trouvé que c'était immédiatement parlant : il se passe tout de suite quelque chose de sensible par les postures des comédiennes, leur manière d'habiter l'espace, leur placement... C'est pareil dans toutes vos pièces, d'ailleurs. C'est marrant qu'on ait parlé de votre rapport au corps au début, parce qu'on sent de la part de vos comédiens, une présence physique cohérente, expressive immédiatement. Ca vient de votre direction d'acteur, de la mise en scène... ?

"Trois Putes" de Julie Bodart, MES: Gaspard Legendre, 2015

J’essaie que les acteurs partent d'eux-mêmes, de leur propre matière. Pour moi, un personnage, c’est un concept littéraire, ça n'existe pas dans notre travail. Je sais que ça va faire bondir certains ! Je dis souvent aux comédiens, "Que vous riiez ou pleuriez sur le plateau, dans telle ou telle scène, ça m'est égal et ça ne me regarde pas". Ce qui m'intéresse, c'est qu'on soit ensemble dans un processus de recherche au présent dans les conditions dictées par le texte et la situation théâtrale. Sur "Trois putes", on avait beaucoup travaillé sur les corps et à travers un travail inspiré de la technique BMC, justement. Je vais très peu travailler le sous-texte. Je demande aux comédiens de se laisser traverser par le texte et par la mise en scène qui, par contre, est extrêmement précise, souvent presque chorégraphique. Je peux passer des heures sur une scène pour savoir où un comédien regarde, où il adresse son texte ou sur un travail rythmique proche du jeu masqué. Ca, c'est extrêmement précis. Car cela offre une lecture différente au public. Mais souvent les intentions ne sont pas fixées, parce que j'estime, qu'avec des intentions très fixées on peut épuiser un spectacle et trop en fermer le sens. Je demande aux comédiens d'être dans une recherche permanente du moment présent et de la disponibilité au texte... C’est déjà énorme. C'est ma manière de travailler. En tout cas, pour l’instant ! Ca donne une puissance parfois étonnante. La distanciation est amoindrie par rapport à certaines esthétiques de jeu. A tort ou à raison, il y a cette recherche en tous cas.


Nous en arrivons à "Beginning", dont je trouve que c'est la force, justement! Ce que vous décrivez, cette cohérence, cette sincérité des comédiens, est limpide dans "Beginning", qui, justement, parle au fond de ça. A 40 ans, environ, est-ce qu'on est bien avec soi-même et avec l'autre. Comment ce projet est-il arrivé dans vos mains ?

J'étais en recherche de textes à deux personnages et je suis allé faire un tour à la Librairie du Théâtre National à Londres. "Beginning" de David Eldridge y était présenté en évidence. Ils venaient de finir l'exploitation dans le West-End, mais je ne le savais à l'époque. J'ai lu le résumé, ça m’a plu, j’ai acheté cette pièce et un certain nombre d'autres avec… En tournée de "Notre-Dame de Paris", en Chine, on l'a lue avec Caroline Aïn dans un train. En version originale du coup. On est totalement tombés amoureux du texte. Je suis allé négocier les droits en Angleterre auprès de l'agent et tout s’est mis en place. Une dramaturge, Estelle Baudou, a très vite rejoint le projet. Il y a eu une période de lectures publiques d’une première traduction que j’avais faite, à l’automne 2018, à Nantes et à Paris. Puis le Studio Hébertot a pris la pièce. Une traductologue, Cécile Dudouyt a rejoint le projet au même moment. Elles ont travaillé de pair avec Estelle Baudou pour affiner la traduction avec moi. David Eldridge n'a jamais été traduit en français, on s'est attaqués à une écriture où il fallait tout découvrir...


Aucune de ses pièces n'a été traduite, c'est ça ?


A ce que je sais oui (ou non justement!).


Il en a fait une trentaine.


Oui, il en a fait beaucoup. J'ai acheté les deux anthologies éditées à ma connaissance en Angleterre. "Beginning" n'avait jamais été traduit en France. (NDLR : la pièce vient justement de paraître aux Editions Les Cygnes). Je crois que David Eldridge n'a jamais été joué ici. Je n’en ai pas trouvé trace en tout cas. C'est étonnant et pas étonnant à la fois. "Beginning", à première vue, c'est un théâtre de l'entre-soi : des anglais, londoniens, qui vont voir la vie des londoniens. Mais le texte est beaucoup plus puissant, très contemporain. De nombreuses questions nous sont apparues, dans nos choix de traduction pour respecter l’œuvre originale, tout en la rendant accessible à un public francophone. Les deux langues n'ont pas du tout le même rythme. Il a fallu mettre en place une recherche assez conséquente sur les références, les mots choisis, les niveaux de langue... On a fait un gros travail dramaturgique entre janvier et mars, au moment où le Studio Hébertot a confirmé son intérêt pour notre spectacle.

Caroline Aïn in "Beginning" de David Eldridge. MES: Gaspard Legendre (C)

On a commencé à répéter au printemps. Grâce à la Ville de Nantes, on a fait une sortie de résidence. Elle a été extrêmement rassurante pour l'équipe. On se posait naturellement la question : ce texte-là parvient-il à un public francophone ? La technique esthétique dont je parle va-t-elle fonctionner sur un texte comme celui-là ? Ces mots traduits vont-ils traverser et affecter les comédiens? Faut-il respecter les 395 silences écrits dans la pièce ? Qu'est-ce qu'ils veulent dire, comment ils fonctionnent... Un très gros travail de décryptage. Je n'ai pas vu la mise en scène anglaise, mais je sais que les droits ont été demandés dans de nombreux pays, il y a eu un vrai engouement international pour ce texte. Est-ce parce qu'il aborde une thématique universelle que nous devons questionner aujourd’hui ? Nous nous sommes posés la question en production : le créer maintenant, ou attendre un an (saison 2020-2021) ? Pour nous, il y a urgence à parler de ces thématiques-là. C'est un texte contemporain, qui nous parle d'aujourd'hui et qu'on a envie de défendre aujourd'hui. Il est très clairement inscrit dans notre temps.


Avant de reparler du thème, vous avez découvert la pièce avec Caroline Aïn pendant que vous étiez en Chine, vous avez craqué tous les deux. Aurélien Mallard est arrivé quand ?


Il était aussi dans le train en Chine (il joue aussi dans "Notre-Dame de Paris"), mais on ne lui en a pas parlé tout de suite. Je voulais m’assurer de la possibilité de créer la pièce. Il est arrivé pour moi comme une évidence. Le couple au plateau avec Caroline Aïn fonctionne très bien, ils ont l’habitude de travailler ensemble depuis des années. Sur "Notre-Dame de Paris", l’alchimie fonctionne ! Ils ont repris Quasimodo et Esmeralda au milieu des répétitions de "Beginning" et c’était très intéressant de voir comment le travail évoluait. Ce sont toujours des figures qui se toisent, qui se jaugent et la relation entre les comédiens se nourrit d'une pièce à l'autre.


David Eldridge a donné son accord, vous êtes en contact. Il a validé la traduction?


David est venu spécialement voir la lecture à Paris. On avait la pression ! Il m’a écrit qu’il était enchanté de la version que nous étions en train de construire… Quel soulagement ! Il n'est pas francophone, mais il avait ressenti la tension entre les comédiens et ce qui se passait. C'est un auteur formidable dans son écriture, mais aussi humainement. Quand il est venu à Paris, il voulait surtout savoir qui on était. Les premières questions lorsque l’on demande des droits sont souvent : "d'où vous venez vous?", "qu'avez-vous fait?". Lui, c'était simplement : "qui êtes vous ?". On a eu de très beaux échanges. D'ailleurs, il sera là à la première...


Comment décririez-vous la thématique centrale de la pièce ?


La thématique est multiple. Je pense qu'au centre il y a la relation amoureuse aujourd'hui. Les personnages sont quarantenaires et c’est vraiment un questionnement générationnel. On parle du désir d'enfant, du placement social, de la solitude (beaucoup), de cette réalité contemporaine des réseaux sociaux, de la vie... C'est un texte sur le couple en général et sur la société contemporaine européenne.


Ces thématiques vous touchent vous?


Oui, dans le sens où ce sont celles de la rencontre, de créer du lien. C’est une histoire que j'ai envie de raconter. Je n'ai pas l'âge des personnages, je ne suis pas dans les mêmes problématiques, mais beaucoup de personnes autour de moi se sentent concernées…


Pensez-vous que la pièce peut rendre service à des gens ?


J'ai été très surpris par les réactions à la lecture. Du nombre de spectateurs qui ont dit: "moi, c'est exactement ça, c’est tellement bien écrit"... Ou "oui, oui, c'est ça, c'est tellement vrai". Je pense que ce texte peut amener matière à réflexion sur nos vies contemporaines.


Je crois que c'est le comédien anglais qui dit : "c'est aussi une pièce sur les pièges que les gens se tendent à eux-mêmes".


Oui. Sur les obstacles qu'on se crée…


"What's on stage" (en anglais) : "Beginning interview | Justine Mitchell, Sam Troughton and David Eldridge" --> ici


Je trouve ça très juste. Sur la manière dont on s'enferme soi-même.


Complètement.


Quelle a été votre manière de travailler concrètement avec Caroline Aïn et Aurélien Mallard pour cette pièce-là ?


Il y a eu plusieurs temps. Le premier a été de chercher comment les mots pouvaient affecter les comédiens sans rien forcer, en offrant une lecture visuelle du texte. Il y a eu beaucoup de travail avec la dramaturge, Estelle Baudou. Elle a créé un dossier d’une centaine de pages regroupant des textes de sociologie, de philosophie, de théâtre… Elle a été très présente au plateau et nous a guidés sur les temps des différentes parties dramaturgiques : on se raconte notre passé, notre présent, on envisage le futur... C’est assez limpide finalement. En parallèle, je voulais éviter une mise en scène trop réaliste avec la cuisine, l'appartement… même si c’était le choix de la mise en scène de Polly Findlay à la création. On a travaillé une mise en espace très symboliste. Dans le décor complet, il y a des murs faits de drisses de chaque côté et les personnages ne peuvent pas sortir de cet espace. C'est comme si on était des scientifiques en train d’observer deux êtres obligés de se parler, deux animaux en cage…


Ca recoupe les pièges que les gens se tendent à eux-mêmes... L'auto-enfermement.

Aurélien Mallard, Caroline Aïn in "Beginning" de David Eldridge. MES: Gaspard Legendre (C)

Oui, il y a cette lecture : "je ne peux pas sortir, je suis obligé de lui parler". On a un lino au sol et mes indications au cours du travail ont été : imaginez que vous êtes au milieu d'un espace vide. Il n'y a que ce tapis au milieu de rien. Presque de la science-fiction. D'ailleurs ça sera très dessiné par les éclairages : il n'y a vraiment rien, autour c'est du noir. Pas de sortie possible. On a travaillé avec Benjamin Mornet, un jeune scénographe formidable, qui a aussi fait la création lumière. On est donc partis de ce lino et de ce canapé Mondrian dont on voulait décliner les couleurs avec des boites qui représentent symboliquement le mobilier de l’appartement. Le décor intégral est entre l'architecture d'un appartement extrêmement moderne, une recherche art-déco et quelque chose d'extrêmement théâtral. On a aussi travaillé la notion du "beginning" avec Estelle Baudou, le début… Toutes ces parties qui sont des nouveaux débuts, des nouvelles tentatives entre les personnages. Et on a même été plus loin : qu'est-ce que le début au théâtre ?


Le courage qu'il faut pour commencer quelque chose. On est à 3 semaines de la 1ère au Studio Hébertot... Comment ça va ?


On répète encore, mais la structure du spectacle semble solide. On a commencé à montrer le travail, à faire des répétitions ouvertes. Les retours sont très encourageants. Ce sera le grand saut puisque la Première sera aussi la Générale de Presse. A Londres, il y a des previews et la presse vient plus tard. Là, tout va arriver en même temps le 21 novembre, en présence de l'auteur pour la première production française du texte et avec la sortie du livre... On a encore quelques répétitions et on y va. Les comédiens ont d'autres projets entre temps, d'autres représentations. Moi aussi. On se retrouve pour quelques répétitions avant le 21.


Que voudriez-vous retoucher d'ici à la 1ère ? Avez-vous des choses en tête ?


Le rythme est en train de se trouver. Je pense qu'il faut resserrer des choses et sur le texte encore, solidifier la structure du spectacle. Estelle Baudou va revenir pour vérifier ensemble la cohérence de la production, même si elle a vu la création à plein d'étapes. On va peaufiner les détails : des réactions, des regards, certaines choses avec les comédiens sur différentes phases de la rencontre dans le texte. Il faut qu’ils s’approprient la mise en scène. Elle est encore un peu appliquée mais il faut passer à l’étape où tout devient évident…


A quel moment est-ce qu'ils auront le courage de s'embrasser ? C'est la question qu'on se pose pendant toute la pièce...

Aurélien Mallard, Caroline Aïn in "Beginning" de David Eldridge. MES: Gaspard Legendre (C)

Est-ce qu'ils l'auront ?


Pour le savoir, il faut aller voir la pièce ! Vous êtes partis pour combien de représentations ?


24 dates au Studio Hébertot jusqu'au 29 décembre puis deux dates au Théâtre de la Rue de Belleville à Nantes en février. On espère que ce sera le début d’une grande tournée…


Ce projet-là a évidemment une place particulière dans votre parcours ?


"Beginning" n'est pas une mise en scène de commande. C'est vraiment mon propre projet, il a une place particulière en ce sens-là. Je produis le spectacle. C'est le plus gros risque que j'ai jamais pris... Mais j’estime que la pièce le vaut et j'ai envie de présenter mon esthétique, mon univers à travers cette écriture. Elle définit mon rapport au théâtre anglais. J'ai envie de faire découvrir des pièces anglaises au public français. J’ai un rapport à cette écriture très particulier, très important pour moi. Et puis, il y a le thème de la rencontre et une recherche esthétique que je défends. "Beginning" a tout dans quelque chose de fin, qui représente mon travail tel qu'il est aujourd'hui…


J'applaudis des deux mains. Et je comprends ce que vous dites, puisque c'est effectivement ce que j'ai ressenti.


C'est un beau compliment.


Un mot de conclusion ?


On est très heureux de porter ce texte en France aujourd’hui. Je pense qu'il a sa place avec ce qu'il raconte et dans ce qui est proposé au théâtre. J'espère qu'il fera sa place ici au même titre qu'à Londres… Et j’espère qu'on le portera comme il se doit !


C'est tout ce qu'on peut vous souhaiter... Bravo pour tout ce travail, pour votre détermination. Et on suivra de près le projet...


Propos recueillis par #PG9



"Beginning" de David Eldridge. MES: Gaspard Legendre

Avec Caroline Aïn et Aurélien Mallard

A partir du 21 Novembre au Studio Hébertot (Paris 17e)


Gaspard Legendre. Photo: Sarah-Laure Estragnat (C)

www.gaspardlegendre.com


Mise à jour: [Théâtre] #ITW Création de "Beginning" à Paris: David Eldridge, auteur joué dans le monde entier


En avant les critiques...


In "Froggy's delight": https://www.froggydelight.com/article-22907-Beginning.html


In "La Grande parade": http://lagrandeparade.com/index.php/l-entree-des-artistes/theatre/3938-beginning-les-quadras-et-leurs-casseroles-pour-trouver-l-amour


In "Le Billet de Bruno": https://lebilletdebruno.com/2019/11/21/beginning/






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