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[Plonger dans l'âme de...] Delphy Murzeau, comédienne. Je pense donc je joue

Mis à jour : mai 3

Delphy Murzeau a déboulé dans le circuit des Scènes Nationales avec un spectacle haut en couleurs "Mucho Corazon" qui a fait rire et chanter la France entière pendant 5 ans (un entretien avec sa comparse Julia Gomez est en préparation), puis elle est retournée au théâtre, avec de plus en plus d'incursions dans le monde du cinéma où elle peut exprimer sa sensibilité avec beaucoup de justesse.


De nombreuses questions la taraudent sur les places du comédien et du philosophe dans la société parce que sa formation et ses préoccupations sont doubles: le théâtre et la philosophie. Un jour, donc, elle a pris la plume et a commencé à écrire "Pourquoi semblable chose m'est arrivée", un monologue théâtral en apparence. Mais en apparence seulement. Bonne lecture!


Pourquoi semblable chose m'est arrivée


Delphy Murzeau dans "Pourquoi semblable chose m'est arrivée" (captation: Rémi Forte)

Enchanté Delphy!


Enchantée, Philippe.


On va tout de suite rentrer dans le vif du sujet (ou pas). Tu es confinée à Montreuil actuellement. Toi qui veux faire se marier le théâtre et la philosophie, la période que nous vivons est profondément philosophique, non? Qu'est ce que ça t'inspire - si ça t'inspire?


A brûle-pourpoint, je dirais que ça va dans le sens de réflexions déjà existantes, d'envies très concrètes, comme, par exemple, de ralentir le temps. Je le disais dans la présentation du projet. Cette idée au théâtre de faire un effet zoom, de regarder les choses au microscope. Le quotidien, là, est fortement ralenti et ça ne serait pas pour me déplaire si les raisons n'étaient pas aussi graves. Après ça me pose beaucoup de questions politiques, de réflexions philosophiques, qui ne sont pas forcément en lien avec mon projet. Réfléchir à un autre type de rythme, de fonctionnement politique, un autre type de vie quotidienne... La situation présente pousse à ça.


Un philosophe peut-il devenir acteur dans notre société quand on le cantonne dans la case de celui qui écrit un texte qui, souvent, ne sert à rien? Je caricature un peu : il n'agit pas et on l'écoute peu. Par le projet dont nous allons parler, tu veux transcender les mots et les idées pour les transformer en actes (de théâtre).


Il y a l'idée de dépasser une vieille dualité qui serait, d'un côté le monde de l'intellect, de l'abstraction… et de l'autre côté, le monde du sensible, de l'émotionnel, mais plus largement, de l'action et du pragmatisme. J'ai envie de réfléchir à dépasser cette vieille dualité un peu classique en philosophie : monde intellectuel VS vie pratique. Comprendre qu'on est fait de tout ça et que, effectivement, un texte peut être une action ou qu'une pensée est du vivant, du sensible. Dans la réalité, le philosophe est dans la vie pratique, dans la vie politique. Je pense d'ailleurs que plein de penseurs ont joué un rôle sur le long terme, plein d'artistes aussi. Ils ont influencé la vie politique. Tout agit. Il y a une envie de réfléchir à comment on a tendance à définir des sous-mondes, hiérarchiser des types de pratiques... Il y a aussi un vieux fantasme de recréer du lien, de mettre les frontières où on ne les met pas d'habitude, ou, même, de ne carrément plus les mettre. Penser la chose sous une autre rationalité, plus en mouvement, plus dynamique, plus rassembleuse...


Ce que tu es en train de faire, tu l'appelles le travail de fouille.


Delphy Murzeau dans "Pourquoi semblable chose m'est arrivée" (captation: Rémi Forte)

Mon travail d'écriture actuel n'est pas du tout : “j'ai un truc en tête et je vais chercher à le dire”. C'est plus : je cherche ce que je cherche à faire. Selon la formule de Pierre Soulages: “c'est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche”. J'aime bien l'idée de renverser ce qu'on a l'habitude de penser comme vrai. Mais, clairement, je ne sais pas trop où je vais et, en faisant, je cherche, j'apprends à chercher là où j'aimerais aller, là où je vais finalement peut-être aller, quelle histoire je vais raconter, comment je vais la raconter, ce qu'elle va dire. Il y a certes des intuitions au départ, je ne vais pas me défaire de certaines envies, mais j'aime bien me dire que ça peut m'amener n'importe où. C'est un peu le rêve du philosophe d'aller chercher dans des territoires inconnus. Je me demande si ça n'est pas aussi le rêve de l'acteur, du metteur en scène ou de l'auteur de théâtre.


Il y a quelque chose d'antinomique avec l'idée d'en faire un spectacle de théâtre : ce que tu vas présenter sera a priori figé.


C'est un grand paradoxe avec lequel on s'amuse beaucoup en philosophie. En écrivant des textes, en nommant des théories, on fige une pseudo vérité. C'est le même paradoxe ici, mais cela fait fondamentalement partie de la recherche : aboutir à quelque chose de fini, pas quelque chose de l'ordre de la performance qui pourrait bouger. Par contre, dans l'écriture, dans le travail littéraire, dans mon rapport au travail d'actrice, je cherche un contenu et une forme qui donnent la sensation du non figé, du mouvement. De la vie. Dans le métier, ça peut assez vite se comprendre : du non figé dans l'incertitude, comment interroger la norme, faire bouger les lignes... C'est sûr qu'il y aura des choses qui vont être calées, mais avec mon travail d'actrice et d'autrice je souhaite trouver un contenu et une forme qui ne soient pas dogmatiques. M'amuser à soulever les questionnements, les angoisses, les formes de non-dits des choses, faire vivre plutôt ces côtés- là du rêve, de frontières mouvantes... Essayer de les retranscrire au plateau. Etre plutôt de ce côté là que de la théorie, de la conférence philosophique. C'est en cela, que ça sera plus théâtral que philosophique. Ou pas, d'ailleurs...


Tout est encore possible.


Je cherche du côté du mouvant, du sensible. Je me pose donc la question de ce qu'il y a de philosophique là-dedans : en quoi c'est un objet philosophique ? Il y a même des théories philosophiques contemporaines qui vont du côté de l'expérience “de la vie ordinaire”, qui sortent encore une fois de vieilles visions de faire de la philo pour trouver une vérité absolue. Ne plus croire qu'on va trouver une vérité. Heureusement. Enfin, je trouve.


On pourrait presque penser même que le spectacle, et c'est justement le questionnement dans lequel tu es, auquel tu as trouvé une réponse a priori déjà, puisse être presque totalement différent d'une représentation à l'autre.


Delphy Murzeau dans "Pourquoi semblable chose m'est arrivée" (captation: Rémi Forte)

Ça j'y ai beaucoup réfléchi. Mais, avec le temps, j'y réfléchis de plus en plus dans mon métier de comédienne en général. Même chose dans les répétitions par exemple : je refuse désormais catégoriquement de faire deux fois la même chose. Ça peut sonner comme le b.a. ba de l'acteur, mais ce n'est pas si évident. La notion de répétition est intéressante, mais, en tant qu'actrice, je travaille beaucoup sur comment réussir à se mettre dans un état d'écoute au présent tel qu'on ne répétera jamais deux fois la même chose. Une connection au réel. Encore plus en représentation, d'ailleurs : potentiellement l'écoute du public, ses rires, ses silences, ses mouvements... peuvent influencer le jeu de l'acteur. Est-ce que je vais aller jusqu'à réfléchir à des moments de dialogue avec eux, comme Ostermeier l'a fait dans “Un ennemi du peuple”, par exemple? Carrément concevoir le cadre où il peut y avoir un dialogue avec le public, et où ça peut partir dans un spectacle très différent d'un soir à l'autre ? Je n'ai pas encore exploré ces choses-là mais dans le rapport au jeu c'est sûr qu'il y a quelque chose qui sera tout le temps en recherche. Je fonctionne comme ça pour toutes les pièces. Je ne veux pas finir ou figer quelque chose que je suis en train de jouer, je continue toujours de chercher en tant que comédienne. Sinon, ça ne serait pas du tout en accord avec ce que je pense du métier d'acteur.


Fondamentalement que cherches-tu à créer avec ce spectacle-là?


L'objectif est un peu basique, peut-être. J'ai des idées, il y a des thèmes, des théories qui me passionnent... Ça c'est une chose. Il y a un contenu que je cherche mais je me suis mis aussi des contraintes arbitraires pour me faciliter la tâche. Je me suis dit : qu'est ce que ça donne si c'est une parole simple aux spectateurs ? C'est un monologue, je serai seule, à moins qu'à un moment je me trouve face à la nécessité d'amener une autre personne mais pour l'instant ce n'est pas le cas. Basiquement, mon objectif est de de ne pas perdre les gens pendant une heure ou une heure et demie. On va vivre ensemble un moment de théâtre, on embarque dans une fiction et je ne veux ni vous ennuyer, ni parler toute seule. Je veux que vous restiez là, à l'écoute. Amusez-vous, posez-vous les questions avec moi.Interrogeons-nous ensemble, re-sortons avec des envies de débattre. Je veux générer une écoute, sur une heure de spectacle sans effort quasiment du spectateur. C'est l'idée pour moi du théâtre : une écoute plaisante. C'est pour cela que je me dirige vers la fiction quand même. Ça ne sera pas de la conférence gesticulée par exemple, même si l'exercice serait intéressant. Je me dis que la fiction par ses ressorts émotionnels, sensibles, pourra nous réunir sur quelque chose, faire naître un peu d'empathie et nous embarquer dans une histoire comme dans un bon film. C'est un peu le rêve : vivre la représentation comme un moment où personne ne décroche. Dans le contenu, comme je disais, je veux aller chercher quelque chose et moi aussi apprendre, creuser des questionnements. Ne pas rester dans une zone de confort, explorer des sphères encore inconnues pour moi, aussi.


C'est un souhait de spectatrice, d'actrice, d'autrice?


C'est un souhait d'actrice-autrice passionnée de philosophie. Je pars du principe que si je suis honnête avec la manière dont je cherche et ma façon de découvrir sans avoir peur de sortir de la zone de confort de mon métier, le spectateur le ressentira. L'authenticité sera ressentie comme telle par le spectateur. Après, de là à être sûre que ça vaille le coup et qu'on en retire un objet intéressant, je ne peux pas le dire avant de commencer évidemment. Mais toutes les étapes de l'écriture, de la recherche autour du jeu, m'intéressent, m'apprennent quelque chose. Je me dis que c'est le bon chemin pour intéresser les autres en retour.


Où en es-tu maintenant?


J'ai écrit et proposé une première moitié de spectacle le 30 janvier... Je continue. Là, j'en suis concrètement à poser un planning pour avoir un texte fini à la fin de l'année 2020. Je me laisse le temps de peaufiner et je travaille aussi par nombreuses couches, sous couches, sur-couches, donc c'est assez lent. Suite au 30 janvier, en tous cas, je vais pouvoir continuer. La mission débat d'idées du service culturel de Nantes propose un label “saison des droits humains”. Ils soutiennent des projets autour de thématiques diverses, cette année, c'est droit du travail / droit au travail. Une personne des fabriques de Nantes a parlé de mon projet à la personne qui s'en occupe et j'ai un petit soutien. J'ai proposé de faire des soirées lectures discussions du texte entier comme une autre étape du travail. Ça participe aussi beaucoup de mon travail de vivre le projet, de le dire en face des gens et de voir si justement l'écoute, l'intérêt sont là. Ça fait partie de l'échange. Donc j'ai ce soutien et la possibilité d'organiser une ou deux soirées. J'aimerais bien en faire un échange aussi dans un lycée, pour avoir des âges et des auditoires différents. L'objectif de 2020 c'est d'organiser ces lectures, de finir d'écrire et de trouver les théâtres qui pourraient être partenaire de la création qui, elle, aura lieu un an ou un an et demi plus tard le temps du montage de production.


Le jeu fait partie du projet aussi.


Damien Reynal et Delphy Murzeau

Il est là en permanence. J'écris des fragments, on les passe au plateau avec Damien Reynal comédien et metteur en scène qui fait le regard extérieur qui m'aide sur la dramaturgie. En tous cas, l'idée de l'oralité, de l'échange, de l'adresse directe au spectateur est là en permanence. Donc je travaille beaucoup avec des tests au plateau et même avec une réflexion sur ce qu'est la parole, son statut en philo, la philo du langage et tout ça. Je travaille beaucoup avec ça et la permanence du jeu. Le jeu pour moi dans ce cas là, c'est le fait-même d'avoir quelqu'un en chair et en os qui parle à quelqu'un d'autre. Ce rapport-là à son rapport d'écoute. Après, c'est un travail sur plein de choses dont le lien au présent dont je parlais tout à l'heure.


Les deux pieds du projet sont vraiment la philosophie et le théâtre et ils sont inséparables.


Oui. J'en suis un peu arrivée à faire une espèce de philosophie croisée métier d'acteur / métier de philosophe, mais pas rigoureuse : c'est l'actrice qui parle. Je ne suis pas philosophe. Qu'est-ce que la philosophie ou qu'est ce que l'activité de philosopher ? Qu'est-ce que l'activité de jouer pour un acteur ? M'amuser avec ces points communs-là et les transposer dans une fiction. Parce qu' on ne parle pas de la fiction, mais je ne resterai pas au niveau des réflexions et du discours. C'est comme si la fiction était une métaphore ou parabole des idées de ce que je cherche autour de ça. D'où la réflexion de beaucoup de spectateurs pour l'instant de ne pas forcément voir le lien entre mes moteurs de départ et la fiction que je propose même si pour moi il y en a beaucoup. Les moteurs sont pour moi hyper importants, mais je vois bien pour l'instant que je présente le projet sous l'angle des moteurs de recherche et d'écriture, alors qu'il y a aussi toute une fiction qui ne parle ni de philosophie ni de théâtre si on regarde au premier degré.


C'est effectivement toute la difficulté du travail : analyser tes souhaits, tes désirs, tes questionnements et réussir à les “paraboler”, “métaphorer” en une fiction.


Une fiction qui serait en littérature l'équivalent du conte philosophique. Mais au théâtre, ça n'est pas tout à fait ça. Au théâtre, il y a l'acte de dire en plus de l'aspect réflexif ou philosophique. Ça peut passer par la forme : comment s'adresser aux spectateurs par exemple. D'où mon écriture, pour l'instant, qui décroche de l'histoire en permanence. Ce n'est pas une fiction fluide qui avance mais une sorte de parole entrecoupée de réflexivité. Je cherche comment vie sensible et vie réflexive peuvent non seulement se rejoindre mais participer parfois du même mouvement, cohabiter. Comment ce monologue peut-il traduire ça?


Passionnant. Tu penses avoir un parallèle avec un projet qui existe déjà (théâtre, cinéma ou roman? Une référence, un modèle au sens très large ?


Une de mes sources d'inspiration, mais ça fait longtemps que je ne l'ai pas lu, c'est “La chute” de Camus. Ce serait le parallèle en littérature. Etre au bord d'une histoire en littérature, d'une fiction, et d'une fiction qui se réfléchit avec un côté très philosophique. Je trouve qu'il y a ça dans Camus et aussi dans “l'insoutenable légèreté de l'être” de Kundera. En cinéma, je parle souvent de Quentin Dupieu. Le travail sur la forme avec éventuellement un fond absurde peut faire sens, donner le sens philosophique. L'amusement formel, comme dans “Réalité”, par exemple. Quelque part donner l'impression que ça n'a pas de sens, que le fond n'a pas de logique, évoluer dans l'absurdité des choses, et travailler dans le même temps sur une forme structurée, à base de répétitions, de mises en abîme, de liens entre les choses, de parallèles, ça nous pose des questions de sens. Il y a aussi le travail de Beckett. Il rend le spectateur actif à chercher : mais de quoi s'agit-il? De quoi me parle t'on ? En quoi ça a un rapport avec moi et comment puis-je le comprendre ? Ça met le spectateur dans une posture active. C'est une recherche que j'ai aussi. J'aimerais bien que ça touche parfois à l'absurdité. L'absurdité de l'existence et l'envie de la résoudre sans pouvoir y parvenir. La philo nous parle de ça aussi.


Super enjeu.


Oui c'est énorme. C'est très vaste je me dis que ça ne s'arrêtera pas là. Je continuerai à chercher. La recherche continuera probablement.


C'est un peu la réponse à la question du début. Effectivement les choses évoluent et on ne peut pas les figer complètement sauf que théâtralement, on est obligé de le faire. Pour que le projet existe, pour qu'il soit fini, produit, organisé de manière concrète, il faut que ce soit fini. Mais il y a toujours un projet après.


Oui. Il peut aussi évoluer en cours de vie, de diffusion. Mais, c'est clair, il y aura un projet après. En le jouant, ça pose des questions, ça creuse des interrogations qui donnent les moteurs d'un autre projet. C'est ça qui est génial. J'espère que ça va m'ouvrir à l'envie de creuser encore ou de chercher une autre façon de le faire, une autre façon de rassembler théâtre et philosophie, par une autre porte pour comprendre ce qu'il a manqué dans le premier. C'est là où notre métier est passionnant.


Cette autre porte pourrait elle être une autre forme d'art?


Pour moi, personnellement, ce serait par défaut. Mais ce n'est pas forcément grave. J'avoue que j'aime tellement jouer, être sur le plateau me suffirait. Là, j'avais envie d'écrire le contenu parce que j'ai essayé de mettre des textes de philosophes et je n'ai pas trouvé ce que je voulais. Justement, ce côté rassembler théâtre et philo. Je n'ai pas trouvé le texte donc je me suis dit, je m'amuse à l'écrire dans la finalité de jouer. Donc, non, j'imagine que ce sera tout le temps en jouant, en étant sur un plateau à dire à des gens. Après, si jamais je perds courage parce que c'est très difficile aujourd'hui de monter un projet et d'avoir du soutien, on verra. Ce sont des vraies questions. Si aucun théâtre ne soutient le projet ou ne part en coproduction, ça pourrait arriver qu'il faille le faire sous un autre médium, un autre art. Je pense que j'y songerai si je ne peux pas le faire au Théâtre parce que je ne crois pas que je puisse vivre sans ces réflexions. Sans cette activité de recherche-là. Si je peux jouer, pour l'instant, ça ne m'est pas venu d'aller vers un autre médium.


Je parlais d'un Tome 2. Une fois que le Tome 1 sera fini, le 2 pourrait-il prendre une forme totalement différente, y compris dans le médium?


Eventuellement, si je garde mon métier d'actrice, là encore. Le médium pourrait être juste de l'audio ou un film ou... En fait je suis quand même tout le temps guidée par l'envie de jouer. On peut donc imaginer effectivement d'autres supports où je joue aussi et qui ne soient pas du théâtre. Mais, pour l'instant, c'est vraiment par les mots et les mots dits ou éventuellement les mots écrits pour être dits, si c'est juste de l'écriture. Pour l'instant en tout cas, mais je ne sais pas...


D'accord. Tout est possible. On va changer de sujet et venir au tout départ des choses. Qu'est ce qui, un jour, t'a fait te dire, voilà dans ma vie, ça sera le théâtre et la philo?


"Pourquoi semblable chose m'est arrivée" (captation: Rémi Forte)

Oui, un certain théâtre. Je vois bien que dans ce qui m'intéresse, la philo est toujours un peu dedans. Regarder les existences, avoir un regard analytique sur la vie des gens et le retranscrire en histoire éventuellement. Mais le questionnement philosophique est toujours un peu là dans mon métier, comme un espèce de théâtre très largement orienté par mon goût pour la philo. Sinon, je dis souvent que je n'ai aucun souvenir de moi ne voulant pas faire du théâtre. Comme si c'était collé à moi. Je n'ai aucun souvenir de moi ne voulant pas être sur une scène ! Ça s'explique très simplement : dès le berceau, j'assistais aux répétitions de mon père. Mon père fait du théâtre amateur, rien à voir avec le milieu professionnel. Il est dans une troupe en campagne, j'y suis allée tout le temps. Je l'ai vu tous les ans jouer et j'y vais encore tous les ans. Le directeur de mon école primaire était dans la même troupe, il adorait ça, il nous faisait faire du théâtre. J'adorais ça. En même temps, je faisais de la danse, j'allais sur scène... J'en ai fait dès le cours éveil à quatre ans. Je ne me souviens pas de moi ne voulant pas être sur une scène. Par contre, en faire mon métier ça n'était pas du tout dans les tuyaux. C'est très différent. Je ne viens pas du tout d'un milieu social où on fait ce métier. Donc ça, c'est venu grâce à des rencontres de gens qui pouvaient eux le considérer comme un possible dans leur parcours et qui m'ont montré la voie, des potes qui ont fait le conservatoire avant moi m'ont ouvert la voie. Ils m'ont montré par où il fallait aller. J'ai mis du temps à le penser possible pour moi.


Tu es originaire de où?


Je suis originaire d'un petit bled dans le bocage vendéen, près des Herbiers.


Ce bled en question est important pour toi ou il fait partie du passé?


Il est important pour moi, oui. Mes origines sociales aussi. Mes parents viennent des milieux agricole pour l'un et ouvrier pour l'autre. Le fait d'être, comme les sociologues disent, une transfuge de classe, d'être un peu une anomalie socialement, ça me pose beaucoup de questions. C'est très difficile pour moi. Toujours. Je suis très reliée à mes parents et à ma Vendée natale. Et je crois qu'il y a toujours un peu de ça dans mes réflexions : la justice sociale, l'égalité des chances...


Tu dis: “je veux parler de la posture philosophique elle même, d'empathie, de recherche, de dé-placement”. En fait c'est tout le projet qui est en train de faire...


Delphy Murzeau dans "Pourquoi semblable chose m'est arrivée" (captation: Rémi Forte)

Oui, je crois. C'est comme si j'avais envie d'y mettre toutes mes réflexions, toutes mes colères sociales. Mais ce n'est pas possible, j'apprends à faire des choix. Mais il y a vraiment tout ça. Une envie de rassembler tout ça. Et c'est vrai que travailler sur l'empathie, sur le fait de ne pas définir, ne pas mettre quelqu'un dans une case, quelque chose, laisser la chance.. Cette histoire de chance, d'égalité des chances, de justice... c'est quelque chose qui me tient très très à cœur et ça pourrait être ça le volume 2. Il pourrait être documentaire par exemple dans ce sens là en laissant la parole peut être aussi à ceux qui ne l'ont pas dans nos sphères, dans notre métier. Il est quand même largement peuplé de gens de classe moyenne-aisée. Moyenne et aisée, aisée-moyenne et élevée, évidemment. Ce truc d'être en colère avec la manière dont on a vraiment du mal à se mettre à la place de quelqu'un, à regarder en face des choses qu'on ne connaît pas. Donc éventuellement les milieux sociaux qu'on ne connaît pas où on n'a pas été. Dans un monde parfait, tout le monde regarderait sans préjuger les autres, sans jugement. Accepterait de faire des plongées dans d'autres milieux. On se comprendrait alors peut-être mieux, avec éventuellement plus d'empathie. C'est assez, comment dire, humaniste ou idéaliste, mais il y a de ça.


Sans trop dévoiler les choses, entre parenthèses, le coeur de la fiction que tu es en train d'écrire, c'est l'empathie, le transfert.


Oui. Le transfert de l'un à l'autre. La possibilité de... En philo, il y a deux théories pour schématiser. Il y a l'identité personnelle, c'est à dire qu'une personne c'est une personne séparée des autres personnes, elle s'arrête aux limites de son corps. Et puis il y a par exemple Deleuze qui est arrivé à un moment en définissant la personne au milieu de deux personnes. Penser une personne dans sa relation à l'autre et à son environnement. Ne pas considérer qu'on puisse se définir comme ça en dehors de tout absolument, considérer qu'il est bien plus intéressant d'aller regarder la relation. C'est hyper intéressant en philo pratique pour être en relation avec les autres. Si je reste buté sur ce que je considère être moi et que l'autre est complètement séparé, est comme ça et pas autrement, c'est un peu dramatique, je trouve. Cette philosophie là m'intéresse à fond. Donc à la fois le transfert et peut être même, la possibilité d'être, de se rejoindre dans un milieu, entre deux quoi. Redéfinir la notion d'identité personnelle.


De pousser la porte d'une boutique, peut-être... Un petit mot de conclusion?


C'est super de réfléchir. Je dirais que là encore c'est du travail, en parler comme ça, ça fait partie de la recherche. J'y tiens. Je tiens à ça. Travailler dans le domaine artistique, c'est travailler quoi. Chercher. On ne pond pas un objet comme ça. Je crois beaucoup au travail, à la curiosité, à l'envie de chercher, d'apprendre. C'est vraiment ça. Là, en discutant, on continue à le faire. C'est très utile. Merci


Bravo encore


Propos recueillis par #PG9. Pour voir un extrait du travail en cours, cliquez sur le bandeau ci-dessous:



Delphy Murzeau


Delphy Murzeau par Marion Jhöaner (C) - www.mjportraits.fr

Ce projet soutenu par la ville de Nantes, la coopération Nantes-Rennes-Brest pour un itinéraire d'artiste(s) (2019) a reçu le label "saison des droits humains" (ville de Nantes, mission débat d'idée). Il est accompagné par le théâtre de l'Ultime (Armelle Charon et Georges Richardeau)


Écriture et jeu : Delphy Murzeau

Regard extérieur, dramaturgie : Damien Reynal

Conseil en direction d'acteur : Mathilde Souchaud, Élise Lerat Création lumière : Jean-Marc Pinault

Remerciements à Rémi Forte qui suit le projet pour photographier et filmer les étapes de la création et à Noyale Nédellec pour la relecture du texte et les corrections.






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