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[Plonger dans l’âme de...] Bruno Collet. La mémoire s’efface, les films restent

[Mise à jour] 3 prix à Annecy! Les réactions de Bruno Collet et de Jean-François le Corre (producteur) après le triomphe au Festival Mondial du film d’Animation: ici



Plus de 3 années se seront écoulées entre le premier coup de fil à l’unité Court-Métrage de France 2 et la présentation en compétition officielle de “Mémorable”, le nouveau film de Bruno Collet, au Festival International du Film d’Animation d’Annecy. Le réalisateur est un habitué des festivals depuis son tout premier film “Le Dos au mur”, primé à la Semaine de la Critique, Festival de Cannes, en 2001, en passant par “Le Petit dragon” (2009): 40 prix, 100 sélections. Montrer Alzheimer avec réalisme, humanisme, en adoucir la violence par l’onirisme et la poésie. “Figer” ce qui s’efface. Celles et ceux qui ne seront pas à Annecy du 10 au 15 juin pourront découvrir “Mémorable” Dimanche 16 juin sur France 2, après minuit, dans l’émission “Histoires Courtes”. Entretien...


Enchanté Bruno. On va commencer par le présent, mais on fera un aller retour avec le passé. Tout le monde attend avec impatience “Mémorable”, votre nouveau film qui parle de la maladie d'Alzheimer. Deux questions. Pourquoi ce sujet et d'où vient votre goût d'observer les choses et les gens?


Je vais déjà répondre à la première. Personne n'est dupe, on voit bien que cette maladie touche pas mal de familles. J'ai la chance de ne pas être touché de façon proche, mais, j'ai côtoyé quelques malades à différents stades, des amis des parents, des gens dont on se demande si c'est vraiment déclaré, si c'est la vieillesse... Il y a ceux qui changent de caractère, ceux qui deviennent agressifs, ceux qui se laissent traîner par leur femme (je connais plus d'hommes que de femmes touchés par cette maladie). Il y a déjà eu des films d'animation sur ce thème, des dessins animés essentiellement, je n'en ai pas vu en volume, et je me dis ça serait un sujet à traiter. Mais la chance que peut m'apporter l'animation, c'est de me placer dans la tête du malade. Je n'avais vu qu'un regard extérieur, souvent le regard de l'aidant, la personne qui accompagne - souvent la femme - qui va essayer d'entretenir la mémoire de son mari ou l'aider à retrouver des souvenirs. Je suis tombé sur des tableaux d'un peintre qui s'appelle William Utermohlen. C'est le point de départ. C'était la première fois que je voyais des autoportraits d'un malade qui dessine comme ça son visage, jusqu'à ce qu'il soit hospitalisé. Je me suis dit qu’ il y avait vraiment un angle différent sur la maladie à avoir. Donc j'avais les tableaux, de ce peintre, qui était très figuratif au début. Puis, petit à petit, c'est même étonnant, les couleurs deviennent très très vives avant de disparaître. On finit par du noir et blanc, un personnage qui n'a même plus de regard, un énorme nez et une bouche: comme s’il n'arrivait même plus à se voir entièrement. Il y avait ça pour l'intérieur, ce que pouvait éventuellement ressentir le malade.


William Utermohlen - auto-portraits (in "Chambre 237") (c)

J'étais aussi tombé sur des photos de Peter Falk, l’acteur de Columbo, qui était malade depuis une dizaine d'années. Pour avoir la paix, c'était un gros fumeur de cigares et un peintre aussi, sa femme avait fait construire un hangar attenant à leur maison de Beverly-Hills. Il vivait dans ce hangar avec sa peinture, son canapé. Un jour, il se perd ou s’enfuit, on ne sait pas réellement, et se retrouve dans les rues de Los Angeles. Les gens le reconnaissent tout à fait, ils pensent qu'il est ivre ou drogué, en fin de compte, il est complètement perdu et panique comme un enfant. Je me suis dit, effectivement, si je me mets dans la peau d'un peintre il faut qu'il soit dans un univers clos, on ne peut pas laisser ce malade se balader. On retrouve la notion d'enfermement dans le film: la chambre atelier est devenu l’univers du personnage dans lequel il peut se repérer plus facilement que dans d'autres lieux.


Il y a donc ça. Il y a le fait que je suis un ancien élève des Beaux Arts. J'ai passé mon diplôme en sculpture à Rennes, je suis sorti en 1990, ce côté regard sur l'art me plaisait... C'est toute une cuisine: plusieurs éléments vont faire ce film. Jean-François Le Corre, le producteur de “Vivement Lundi!”, me contacte il y a bien maintenant 3-4 ans, il me dit: “France 2 cherche des courts un peu fantastiques”. Je lui dis, je n'ai pas de film fantastique, mais je suis sur un projet sur Alzheimer et la façon dont je m'approche du sujet a un côté clairement fantastique dans les visions que peut avoir le malade. Donc, je me mets en contact la personne qui s’occupe des courts-métrages à France 2, qui me dit oui, je suis partant pour un film sur Alzheimer mais je ne veux pas pas qu'il soit triste. Je réfléchis aux façons de placer de l'humour dans la maladie, j’en voyais deux: le papy est dans sa chambre d'hospice, le petit fils arrive “ah salut papy ! Bonne année, je viens t'apporter mes vœux...”. Le papy: “Attends je vais te donner des étrennes”. Hop. La porte se referme. Toc Toc... “Ah ! T'es là ? Bah je vais te donner des étrennes...” Et on recommence. Mais je ne voulais pas me moquer du malade. Il n'y avait donc qu'une possibilité: que le malade se moque de lui-même et s'en serve comme défense pour masquer l'évolution de la maladie. J'ai pris ce parti-pris: cet homme était d'un naturel déjà blagueur, il en joue tout le long du film pour noyer le poisson.


En même temps, l’évolution de ses visions m’intéressait. Je me suis dit que j’allais faire aussi évoluer le visage du personnage en me référant à différents peintres. Je suis parti sur Freud, un peintre anglais, pour les premiers visages. Après, on passe à Van Gogh et le dernier encore plus éclaté, plus coloré, qu'on ait une évolution, même dans les vêtements. Personne ne fait vraiment gaffe, mais dans les films d'animation, les personnages sont souvent habillés de la même façon du début à la fin parce que ça demande beaucoup de boulot et les animateurs ou les réalisateurs ne jugent pas forcément nécessaire de changer les vêtements. J'en avais envie, pour montrer le temps qui passe, qu'il puisse être en pantalon avec un pull ou en pyjama, ça venait marquer différentes temporalités dans le film.


Vous avez vraiment fait une recherche esthétique sur l'univers et sur la vision qu'on peut en avoir quand on est malade en fait.

Des gens me sont tombés dessus déjà sur un côté médical... Mais, attention, ça n'est pas du tout un film sur l'évolution de la maladie, c'est une vision très personnelle, je ne détiens aucune solution. Je ne suis pas réellement rentré dans la tête d'un vrai malade. C'est une transposition, un film onirique, pas un film médical. Après, je suis très étonné, c'est que ça a l'air de tomber pas mal sur des cas réels. La scène dans la salle de bain où il ne se reconnaît plus, le chef op' sur le film, son père est décédé des suites d'Alzheimer, ça lui est arrivé ailleurs. Dans l'ascenseur, il entend son père parler : “à qui tu parles?”. Il parlait avec son propre reflet. Il y a plein de petits trucs comme ça, qui font me dire que je ne suis pas loin de la vérité. Tant mieux ou dommage, parce que c'est quand même dramatique.


Vous avez transposé d'une manière onirique ce que vous ressentiez, mais ce qui est assez remarquable, c'est que vous avez très justement senti les choses...


Il y avait cette question: comment évolue son univers ? Je suis parti d’un postulat: les objets vont disparaître. Comment les objets vont-ils disparaître ? J'avais cette image de Dali, des montres moles qui dégoulinent, je me dis qu’on pourrait faire dégouliner ses objets, pour apporter un côté encore plus fantastique. J'avais l'idée de la fin et de sa femme. Là aussi, il y un côté un peu surnaturel. J'avais les éléments pour construire le film. De temps en temps, j'ai le temps de les fabriquer ou des les dessiner. Ca avait été le cas, pour “Le jour de Gloire”, un film sur la guerre 14-18, ou j'avais mis les mains dedans pour faire les marionnettes, les prototypes. Là, pareil, j'avais envie de sculpter les personnages. Les constructeurs de marionnettes les moulent, ils les ont tirées en mousse de latex et après, je les ai récupérées parce que je voulais faire aussi la peinture. Pour les décors, j'ai fait quelques éléments mais c'était trop important, il a fallu un travail d'équipe et puis ça faisait longtemps que je n'avais pas tourné. Je m'étais embarqué dans un projet de long-métrage qui m'avait demandé beaucoup de temps et qui n'a pas abouti pour l'instant. En fait, je passe plus de temps derrière un clavier qu'à dessiner ou à sculpter, donc quand je peux m'y remettre, c'est avec grand plaisir ! Et puis j'avais envie, vraiment, de le faire. Que le film me soit personnel. Si j'avais eu les capacités, je pense que j'aurais essayé au maximum de le faire tout seul. Un projet est tellement long à monter financièrement que des fois on a envie de récolter les fruits de ses recherches et des dossiers. J'ai l'impression qu'en vieillissant j'ai plus envie d'occuper les différents postes sur les films. Enfin, c'est un aparté.


Ca se comprend complètement, vous voulez maîtriser.

Oui, que les choses m'échappent le moins possible. Alors que ça n'était pas du tout ça au début. Quand j'ai commencé à faire des films, pour moi, le plus important était d'occuper le terrain: je voulais avant tout faire des films, il fallait donc les faire vite, donc ça obligeait à avoir une équipe assez importante pour qu’ils soient fabriqués et tournés assez rapidement. L'âge avançant, je ne suis plus dans cette même optique. Je me dis, maintenant, c'est toujours aussi long de monter un dossier, j'ai l'impression que c'est encore plus dur de trouver les financements, donc c'est presque un cadeau à chaque fois! Donc, j'ai envie de maîtriser ce que je peux et de me faire plaisir au maximum quand on m’en donne la possibilité. Le court-métrage est dans une économie un peu particulière. Même si les films sont énormément vus, il est difficile de dégager de gros bénéfices.


Combien de temps vous a-t-il fallu pour faire “Mémorable”?


J’ai dû en parler il y a un peu plus de 3 ans avec France 2. Et après, concrètement, ce sont 6 mois de construction décor-marionnette, et on va dire 6 mois de tournage, montage, post-production, son. Donc sur un court métrage de 12mn, il faut un an à peu près. Mais le plus dur, c'est la recherche de financements. Là, ça s'est quand même fait assez rapidement, en une année. Mais, un film comme “Le jour de gloire”, sur les poilus, on a dû mettre 2 ans, 2 ans et demi avant de boucler le budget. Il faut en envoyer plusieurs quoi, si tu attends de faire ton film, il faut mieux s'occuper sur d'autres projets ou travailler sur d'autres films avec d'autres réalisateurs. J'ai aussi la casquette de décorateur qui permet de travailler de temps en temps. Et de vivre aussi.


De tout ce que vous dites, vous êtes vraiment dans le plaisir de la fabrication elle-même, pas seulement dans le plaisir de l'écriture.


Quand je suis rentré aux Beaux Arts, c'était pour ça et j'ai passé mon diplôme de sculpteur pour être en galerie. Parce que j'étais assistant photographe et le soir ou le week-end, je faisais des sculptures en cherchant des galeries à Paris. Ca m'a amené à faire des bustes commémoratifs, j'en ai fait quelques uns avec monsieur le maire qui tire le drap... Quand on me demande, j'aime bien en refaire des trucs comme ça, il y a toujours l’envie de fabriquer en volume. Quand j'ai découvert la sculpture aux Beaux-Arts, je me suis dit mais, là c'est carrément mieux: je suis en 3 dimensions, le personnage existe, il est là, présent. J'ai découvert l'animation en volume, après, par accident, le cinéma d'animation, je me suis dit, il faut que j'aille vers ça, que je continue. C'est quelque chose que les gens qui font de la 3D des images de synthèse ont du mal à comprendre, mais les choses existent, la marionnette c'est un fétiche, elle est là, on lui insuffle la vie. C’est magique. Les autres ont beau dire qu'ils peuvent faire la même chose et qu'ils le font aussi bien, je crois qu'ils n'ont pas compris la magie de la stop motion, l'animation image par image.


Là, vous avez justement d'ailleurs utilisé une technique très particulière pour le travail de l'image?

"Son Indochine" de Brunot Collet - tournage (c) Vivement Lundi!

Depuis 2-3 films, j'utilise toutes les techniques: le dessin animé, la 3D... même parfois les humains! C'est le cas dans un hommage à Bruce Lee où il y a des acteurs qui passent dans le film. Parce que le but, le résultat, c'est le film. Si on peut me faire du sang qui coule super bien en pâte en modeler, très bien, mais s'il faut le faire en images de synthèses, je le ferai en images de synthèse, je ne suis pas un puriste. Depuis une 20 aine d'années, les gens sortent d'école d'animation, ce qui n'était pas vraiment le cas quand j'ai commencé. Il y avait les Gobelins à Paris et c'était tout. L’école des Gobelins, d’ailleurs, était une vraie demande des studios. Je parle des 90's. Il y a eu une vraie volonté de l'état français de relancer la machine de l'animation parce qu'il y avait un savoir faire. J'ai vu le manège enchanté quand j'étais petit, il y avait des dessins animés, mais il y avait aussi beaucoup d'animation en volume et quand on est passés à l'animation japonaise, ce savoir faire, qui datait de l'ORTF, a pas mal disparu et il y a eu une vraie volonté de relancer la machine. Quand je suis sorti de l'école on était au tout début. A Rennes, personne ne faisait de l'animation. J'ai travaillé sur les films de Laurent Gorgiard qui était aux Beaux Arts avec moi et qui a fait les Gobelins après. Il est resté travailler pas mal de temps à Paris, après il est revenu à Rennes. Il a eu une publicité à faire en volume pour des chaussures pour enfants et il cherchait des gens pour faire des prototypes en pâte à modeler. Il n'y avait personne. Il m'a appelé, ainsi qu'un autre sculpteur, Jean-Marc Ogier qui travaille aussi parfois comme chef décorateur à “Vivement Lundi !” et on s'est retrouvés à faire de la pâte à modeler... ce qu'on avait pas fait depuis la maternelle. C'est comme ça qu'on a découvert le cinéma d'animation. Vraiment on a été pris pour un projet et je me suis dit, mais là il y a tout : du volume, une histoire, de la musique... c'est du cinéma ! Et le cinéma est assez complet. L'histoire a commencé comme ça. J'ai travaillé sur ses films, d'abord. “L'homme aux bras ballants” a eu le prix du jury à Annecy et j'ai enchaîné par mon premier court “Le dos au mur”, l'histoire d'un arrêt Bergère, les petits bonhommes qui sont fichés dans les façades des maisons et qui retiennent les volets quand ils sont ouverts. Le film a été pris à Cannes juste après qu'on l'ait fini et il a été primé là-bas. Voilà, ça a commencé comme ça.


Qu'est-ce qui vous fait vraiment plaisir ? parce que là vous parlez vraiment très très bien de votre approche de la matière et donc du mariage avec l'image etc... Qu'est-ce qui dedans, quelle est la nature de votre plaisir ?


De raconter des histoires, ça c'est sûr. Là, c'est la première fois que je mets des dialogues dans un film, c'est assez important. Enfin, j'en ai mis dans des séries, mais “Mémorable”, c'est la première fois que les marionnettes parlent, parce que techniquement c'est compliqué de faire parler les personnages et j'en avais peut-être pas besoin avant, ça se passait plus grâce à l'animation et surtout à la musique, la musique est une part très importante dans le film et ça aidait à faire passer tous les sentiments, c'était la bonne sonore. Donc, il y avait cette envie de raconter des histoires et c'est quand même un boulot où tu réalises tes rêves quoi. Au propre et au figuré. Tu as rêvé un film et deux ans après, ce que tu avais dans la tête, c'est construit dans le studio de Vivement Lundi et ça se finit sur un écran, d'ordinateur ou de cinéma. Tu réalises vraiment tes rêves. C'est difficile d'espérer mieux, en tous cas pour moi.


"Le petit dragon" de Bruno Collet. Prod: Vivement Lundi! (c)

La grand différence avec le cinéma en prises de vue réelles, c'est qu'effectivement dans l'animation, on a ce sentiment de maîtriser beaucoup plus les choses...


On maîtrise tout. J'aurais bien voulu tourner avec des acteurs. Mais, très vite, on nous enferme dans un style. “Bruno Collet, celui qui fait des films d'animation ? Pourquoi il ferait des films avec des acteurs!?” Il faut recommencer à zéro. Les gens ça les inquiète ce réalisateur qui d'un seul coup change son fusil d'épaule... Ils n'aiment pas ça ! Là, tu contrôles tout. Pour un dessin animé sur la guerre d'Indochine, j'ai tourné avec des acteurs et après j'ai fait ce qu'on appelle de la rotoscopie. J'ai redessiné sur les images tournées avec les acteurs et je me suis rendu compte que j'étais un peu déformé ! Pendant le tournage, je voulais que la main soit posée là, que la tête soit là, tout ça en buvant un verre et en regardant en direction de la porte... les acteurs m'ont dit mais on ne peut pas ! Tu ne rends pas compte de ce que tu nous demandes ! On a un texte à dire et en plus tu nous demandes des postures plus du tout naturelles pour un être humain. C'est vrai qu’en stop motion, tu as le contrôle, tu es un Dieu sur un plateau. J'ai fait un hommage à Mitchum avec une marionnette à son effigie. S’il me vient une idée, je peux changer la lumière, je peux faire la nuit, je peux changer l'axe... La marionnette, je peux en faire ce que je veux, la faire tourner aussi longtemps que je veux, elle ne se plaindra jamais et j’aurai pas de problème d'ego. Tu contrôles le décor, la lumière. Les marionnettes, tu les as sculptées, tu leur as donné la forme que tu voulais. Effectivement, l'animation donne un contrôle total. Ce possible je pense dans la fiction avec des budgets colossaux. On pourrait imaginer des prothèses, des décors... Et puis je peux même multiplier mes acteurs ! Je peux avoir plusieurs marionnettes du même personnage, je peux le faire tourner sur plusieurs plateaux en même temps. Dans la réalité, à part cloner quelqu'un...


Ca me fait penser à la scène du billard du dernier film de Kubrick, “Eyes Wide Shut”, entre Tom Cruise et Sidney Pollack. Ils ont tourné pendant près d’un mois. Kubrick avait les moyens, la Warner les lui donnait, et c'est exactement ce que vous dites : il voulait quelque chose de très précis des acteurs et il tournait jusqu'à obtenir exactement ce qu’il voulait (entretien avec Sidney Pollack au sujet du tournage de “Eyes Wide Shut” sur le site www.vadeker.net: ici)

Je pense que aucun acteur ne peut être content de refaire 30 fois la même prise. Moi, l’avantage, c’est que personne ne se plaint ! De toutes façons, je n'ai pas la possibilité de faire 30 prises non plus, il faut que ça soit bon à la 1ère ou à la 2ème, mais l'animation permet cette précision. Chaque scène, je la joue avec l'animateur qui va donner vie à la marionnette. Il faut qu'il ait très bien compris ce que j'ai dans la tête parce que c'est lui qui va donner les intentions à ce morceau de caoutchouc. On mime, on la joue. C'est très drôle quand je fais Bruce Lee, moi qui lève la jambe à 1m10, je mime un combat. On a même filmé avec un téléphone, parce que je voulais que le pied va arriver là, on décompose la scène, on en parle, surtout des intentions. Après, l'animateur peut m'apporter quelque chose en plus, je ne suis pas contre. Parce que tout faire tout seul, c'est bien, mais c'est aussi un danger. Si les gens qui travaillent avec Luc Besson l’ouvraient un peu plus, je pense qu'on pourrait tirer autre chose de ses films. Avoir tous les pouvoirs est aussi très dangereux. C'est aussi le rôle de Jean-François de la production. Pas mal de gens veulent passer à la réalisation, mais ça les emmerde ce dossier, ils n’ont pas envie d'aller se cogner à des commissions. Pourtant, je pense que c'est aussi un bon truc: ça permet de recadrer le projet, de voir déjà si tu en as vraiment envie, si c'est une bonne idée, si tu vas le mener à terme. Quand tu as passé un à deux ans sur un film et que tu te vautres derrière, ça a beau être un petit film, l'impact est grand quand même. Tu as passé beaucoup de temps, placé beaucoup d'espoir et puis ça ne va pas t'aider à en monter un autre derrière. Le but est là aussi. Je ne me suis jamais pris de grosse taule, mais je pense que ça doit être dur à vivre.


On va en revenir au tout tout départ, les Beaux-Arts, la sculpture, la 3D, l'animation... mais au tout départ, qu'est-ce qui un jour vous a fait prendre un crayon pour dessiner ?


Je ne sais pas. Ca remonte trop loin, la maternelle. En primaire, ça y est, je dessine, c'est clair. Après, la scolarité devient très très compliqué. Je pense arrêter en 3ème parce qu'il y a des écoles privées de dessin qui existent à Paris et que je veux partir là. Mes parents me poussent à continuer: “allez encore une année”. Je continue. A l'époque, les Beaux-Arts, c'est un concours qu’on peut passer sans le bac. Je tente en fin de première. Je suis pris à Rennes et à Quimper. Après avoir souffert en scolarité pendant 10 ans, je découvre le paradis. Déjà, la liberté! Parce que j'ai fini en pension à Rostrenen en centre-Bretagne. Je découvre Rennes dans les années 80, il y avait pire. Une vraie folie pendant 5 ans. A chaque fois, mes tantes ou les personnes de la famille, quand je leur disais, “maintenant je fais des films”, tout le monde répondait : “ah oui, quand tu étais petit...” Et c'est vrai que je m'en suis rappelé tout le monde disait “quand tu seras réalisateur”...


Je ne sais pas d'où c'est arrivé ce truc-là. Il paraît que quand j'avais 5 - 6 - 7 ans je parlais déjà de cinéma, j'y allais pas mal aussi. A 13-14 ans, je collectionnais les affiches, j'allais les chercher le mardi soir quand ils les décrochaient. J'en achetais aussi, plus de collection. Donc le cinéma me fascinait quand même énormément. Mais y accéder ! J'en ai parlé vers la 3ème et on m'a dit : “mais enfin, du cinéma en Bretagne, en région, c'est pas possible !”. Et c'est vrai que ça ne l'était pas. Le 1er film, il a été tourné en 35 mm, on envoyait les rushs à Paris, on attendait 3 jours, on demandait à une salle de cinéma de nous les passer dans la salle et on voyait si le plan était bon ou pas. C'était encore très très lourd. Maintenant grâce au numérique, je peux voir tout de suite ce qu'on a tourné, s'il faut refaire la prise. L’évolution des technologies et des moyens de transports a permis de rester en région tourner nos films. Ca, c'est un point commun qu'on avait avec Jean-François: on avait vraiment envie de pouvoir réaliser nos projets en Bretagne. 30 ans avant, ça aurait été quasiment impossible.


Pensez-vous qu'on peut façonner le monde ? Est-ce qu'un artiste est là pour ça ? Et si oui comment ?

"Le jour de gloire" de Bruno Collet. Prod: Vivement Lundi! (c)

Non. Nous, on peut juste interpeller les gens. Quand j'ai fait le film sur 14-18, “Le jour de gloire”, l’idée était de remettre en lumière le monument aux morts qui est hyper présent dans toutes les villes et les villages de France. Il est tellement présent qu'il fait presque partie du mobilier urbain. Les gens ne le voient plus. Là, sur un film de 7 mn, avec des scènes d'action, je m'adressais plutôt à un public d'ados. Je l'accroche avec des effets, visuellement des trucs assez forts et ça finit sur un monument aux morts. La discussion au cours des projections était de remettre en lumière cette borne mémorielle. Dans ce film, les personnages ont le visage recouvert avec un masque à gaz: il n'y a pas de héros. C'était un peu le challenge du film : raconter une histoire sans personnage central. On a réussi à mener à bien cette petite histoire sans avoir un personnage fort pour s'identifier à tous les soldats.


Tout est une question de mémoire en fait... et on en revient à “Mémorable” quelque part.


Oui. Effectivement, avec Jean-François, on est tous les deux très intéressés par l'histoire, la petite, la grande… et de l'histoire à la mémoire. C'est peut-être un peu normal qu'à un moment je sois tombé sur Alzheimer sur ces pages qui s'effacent.


Qu'attendez-vous d'Annecy ?


Pour moi, l'intérêt de ces grandes messes, c'est déjà d'être sélectionné. Ils ont reçu, je crois, 3,000 courts métrages et il y a 7 Courts-Métrages français en compétition! D’un seul coup, tous les festivals mondiaux viennent faire leur pêche. Plutôt que de visionner pendant des heures et des heures, ils piochent parmi les films sélectionnés à Annecy, donc, ça inverse le rapport. Quand le film n'est pas connu, c'est à toi d'envoyer tes DVDs, tes projets par Vimeo, pour essayer de te faire remarquer. Là, d’un seul coup, la machine s'inverse: ce sont les festivals qui te contactent pour avoir ton film. Je sais donc déjà que le film va être vu. Il y a 10-15 ans, il y avait un intérêt pécunier, c'était intéressant. Mais, le réel intérêt d’être sélectionné est de pouvoir continuer. Parce qu'à chaque fois, on repart à zéro: c'est un nouveau sujet, plus ou moins une nouvelle technique, donc il faut rassurer les gens. Et qu'est-ce qui peut les rassurer? Le CV qui est constitué des prix que tu as eus. Après, un prix, ça flatte. Soit on est payé en argent, soit en ego, ça fait toujours du bien, mais le but réel, c'est de pouvoir réaliser d'autres films derrière...


Un grand merci à Bruno Collet ainsi qu’à toute l’équipe deVivement Lundi!. Propos recueillis par #PG9


"Mémorable" de Bruno Collet. Prod: Vivement Lundi! (c)

Note: après des dizaines de prix dans le monde entier, "Mémorable" représentait la France aux Oscars du Cinéma 2020!





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