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[Plonger dans l'âme de...] Audrey Ribes. Tatie Ô, née des mots

Mis à jour : mai 3

Vous allez avoir le privilège d'assister en direct à une (re)naissance. Tout au long de la discussion qui suit, on voit comment l'écriture et la poésie ont permis à une jeune femme de s'affirmer elle-même et de laisser sa part de lumière éclater au grand jour. Comment Audrey Ribes est devenue Tatie Ô, slameuse. La chenille et le papillon, vous connaissez? Tout est là. Merci les mots! Bonne lecture


PS: cet entretien est le 1er d'une nouvelle série autour de la Coupe de la Ligue Slam de France 2020 (qui n'aura hélas pas lieu)... les portraits des slameuses/ slameurs et organisatrices/ organisateurs seront quand même mis en ligne tout au long du mois de Juin 2020 ! Le même travail a été fait l'année dernière: Pourquoi Slamez-vous? Enquête auprès des slameurs sélectionnés pour la Coupe de la Ligue Slam de France 2019




Bonjour Audrey ! D'où vient pour toi ton amour des mots, écrits ou dits... et c'est un amour de quoi exactement ?


Bonjour Philippe! Plutôt que parler de mots, je parlerais d'abord d'écriture. Comme réflexe, comme exutoire. C'est apparu durant mon enfance. Notamment, j'ai un souvenir à 10 ans quand j'ai perdu ma grand-mère et puis, un an après, j'avais déjà visiblement une conscience politique, j'écrivais en résonance à la guerre du golfe. Au delà de l'amour des mots, j'avais saisi qu'ils étaient des armes pour répondre à des événements douloureux.


A la fois pour y répondre sur un plan personnel et pour faire bouger le monde ?


C'est ça, complètement.


A cette époque-là, tu voulais faire de la radio si je lis bien ce que tu m'as envoyé. Tu écrivais tes textes sur un cahier, des carnets ou des choses plus informelles?


Le texte pour ma grand-mère, je l'avais donné à mes parents. Pour faire un petit clin d'oeil au slam, c'était des choses que je ne gardais pas forcément pour moi. Le texte sur la guerre du golfe, j'étais en 6ème, je l'avais donné à ma prof de français. Elle ne m'avait rien demandé mais... j'avais ressenti ce besoin de transmettre. Ma mère a retrouvé récemment des écrits de quand j'avais 13 ans! Des choses dont je ne me souvenais pas... C'était beaucoup en lien avec le social, je travaille d'ailleurs dans le domaine maintenant, c'était utilisé comme un moyen de résistance, de militantisme...


Ca n'était pas des carnets intimes mais des choses que tu voulais partager?


Il y avait les deux... Des choses que je partageais, mais aussi parallèlement un journal intime quand même.


Quelle était la frontière entre les deux ? Qu'est-ce qui faisait que des textes passaient dans un domaine et d'autres dans l'autre ?


Audrey Ribes - Tatie Ô. Photo: Pierre Noirault (C)

C'est une bonne question. Je pense que dans le journal intime, c'était plus des histoires d'adolescente vraiment personnelles. Inconsciemment je faisais la distinction. C'était peut-être même plus trash. Je ne sais plus. J'avais un autre axe, mes copines de collège, lycée, m'en reparlent depuis quelques temps: j'écrivais beaucoup sur leurs agendas, elles retrouvent plein de vestiges en ce moment!


Tu chopais les agendas de tes copines et tu mettais des petits mots dessus... ?


Ca, je pense que ça se faisait beaucoup... non ? J'ai l'impression que c'était courant...


Donc, pour certains textes, tu te disais, mes mots véhiculent des idées qui peuvent, doivent même, être partagées... C'est ça ?


Oui.


Aujourd'hui tu travailles dans le domaine du social et du socio-culturel, ton engagement t'a amenée vers l'action "politique" au sens large, mais pas vers l'action artistique elle-même ?


Quand je suis rentrée au collège, j'avais le désir d'écrire et d'être animatrice de radio. A la rentrée, je m'en souviens, on notait sur une petite fiche ce qu'on voulait faire plus tard et il me semble que des professeurs m'avaient dit: non, animateur radio, ça n'est pas un métier. Je me suis laissée convaincre, je n'avais pas la force et la rébellion que j'ai maintenant et, en fin de 3ème, je me suis dirigée vers le social... mais j'ai quand même fait mon stage dans l'année dans une radio associative (où j'ai compris que la technique c'était pas mon truc)!


C'est un univers où les mots ont aussi leur rôle à jouer...


J'ai plus été dans l'accompagnement avec des familles. J'ai été prof aussi, c'est vrai... J'enseignais les sciences médico sociales en lycée professionnel. En 2006, avec la médiatisation de Grand Corps Malade, je sensibilisais mes élèves au slam déjà. A l'écoute de texte, pas à l'écriture. Ecouter de la poésie...


Parce que ça te paraissait important.


Je suis une passionnée, j'aime transmettre. J'avais découvert Grand Corps Malade et je voulais partager ça avec eux.


Tu étais dans la transmission, dans l'enseignement, mais toujours pas dans la création ?


Non. J'ai été dans la création, je pense, en arrivant à la Rochelle en 2012 où j'ai fait mes premières scènes slam.


Tu voulais faire de la radio à l'origine, côté journalisme ou animation?


Plutôt animation. A l'école primaire en CM1 / CM2, j'avais créé une émission de radio qui s'appelait "Audrey Bic", comme le stylo. Mais je ne sais pas pourquoi j'avais choisi ça. Je m'enregistrais sur des cassettes audio que je distribuais à mes camarades. Je leur faisais découvrir des sons, je racontais des blagues, je ne sais plus trop... Ca durait 30mn, 1h. Même des fois 1h30... et ça avait du succès! Les parents venaient voir les miens: "c'est bien ce qu'elle fait votre fille". Mes parents comprenaient qu'au lieu de faire mes devoirs, je préférais faire mes petites émissions de radio...


Tu t'enregistrais dans ta chambre j'imagine ?


Oui, sur un magnétophone... J'improvisais. Je n'étais pas dans l'écriture là.


Mais tu choisissais des thèmes...


J'essaie de me souvenir. Je bricolais pour leur faire écouter des musiques que je devais enregistrer d'abord à la radio, je racontais des blagues... Ca serait bien que je retrouve des vestiges de ces cassettes.


C'était comme un magazine culturel ?


Oui. Et je crois même que c'était personnalisé. Chacun demandait sa cassette. Je faisais en fonction des goûts de la personne.


On va dire que tu écrivais avec ta voix...


Oui, enfin, pour moi ça n'était pas de l'écriture, c'était de l'animation de radio. Je me prenais pour une animatrice de radio.


Tu cherchais à sensibiliser les gens à des choses auxquelles tu tenais, artistiques ou autres, tu t'adressais à eux personnellement. Tu leur envoyais des lettres, qui n'étaient pas des lettres, mais des cassettes... Une forme de correspondance vocale...


C'est vrai. Je faisais en fonction des demandes. Je me souviens d'un jeune de mon quartier qui m'avait demandé une cassette. Je revois la scène, je l'avais faite pour lui... et il m'en avait fait une en retour aussi. C'était un échange!


On va sauter les années. En 2012, tu débarques à la Rochelle. Pour faire quoi ?


Pour changer de vie, fuir Paris, la banlieue parisienne, me rapprocher de ma famille, mes parents notamment qui sont en Vendée. Je suis partie dans une certaine euphorie, sans vraiment anticiper... J'étais pourtant dans mon petit cocon dans une banlieue parisienne sympa, Marne la Vallée, avec beaucoup de verdure. J'étais bien entourée. Mais je suis partie sur un coup de tête, on m'avait un peu mise en garde et ça a été effectivement compliqué en arrivant ici. Je parle souvent d'un choc culturel, une autre façon de vivre. Effectivement, la qualité de vie est bonne, mais les mentalités sont bien différentes. Je suis arrivée avec mon esprit de banlieusarde, affirmée, avec mon franc parler. Je n'ai pas forcément fait beaucoup d'effort pour m'intégrer non plus et me fondre dans la masse. Ca peut plaire, mais aussi beaucoup déranger et ça m'a joué des tours. Je n'ai pas forcément de tact...


Tu as quitté quel métier ?


De 2003 à 2008, j'étais prof. De 2008 à 2011, j'étais travailleuse sociale à la CAF de Paris. Je suis arrivée à la Rochelle en 2011 pour travailler à la CAF en sud Vendée, à 40 mn en voiture. Je suis dans deux départements: la Vendée, très traditionaliste, où ça a été assez compliqué. Et puis la Charente maritime qui a aussi une histoire chargée: le protestantisme, le commerce des esclaves...


Tout ça a dû provoquer des choses à dire...


Complètement. Je me suis remise à écrire. Parce qu'il y a avait eu des accalmies régulières. Là, confinement oblige, ma mère a retrouvé une carte que j'avais faite pour Noël à 13 ans. J'avais oublié que j'écrivais encore à 13 ans. Elle me l'a lue, elle m'a dit franchement, c'était pas mal. C'était une recette pour noël, une recette d'humanité pour un monde meilleur. Encore axé sur "je vais changer le monde"! J'ai donc repris l'écriture. Le réflexe exutoire.


Le mot est une réaction au monde!


C'est ça. C'est comme ça que je l'utilise.


A quel objet l'associerais-tu?


Je vois plutôt une image: un poing levé !


Très bonne réponse ! Et le slam?


Je l'ai donc rencontré en 2006. J'étais en région parisienne à l'époque, un copain m'envoie par message le texte de Grand Corps Malade, "Ma tête, mon cœur et mes couilles", j'écoute, je trouve ça marrant. J'ai creusé et trouvé d'autres textes dont "Saint-Denis" que j'ai beaucoup aimé, qui m'a inspiré un texte après, et je suis allée par curiosité au Café culturel de Saint-Denis. A l'époque, Grand Corps Malade animait encore les scènes. Ca me faisait un bien fou! J'avais peut-être une heure de route, j'y allais avec une copine. Je les écoutais et j'en étais mal pour eux de me dire: comment ils font ? J'aimais bien rester discrète, même en tant que spectatrice à cette époque là. Et je pensais encore moins à aller sur scène! Ca n'était pas concevable du tout. J'écrivais, mais je n'allais pas dire mes textes... Je me cachais.


Tu t'es remise à écrire ?


Oui. Le premier texte que j'ai fait, je m'en souviens, c'était pour la ville de Noisiel en banlieue parisienne, où j'ai beaucoup oeuvré avec les jeunes. Je rendais hommage à ses habitants, les jeunes et les moins jeunes.


Tu l'as partagé ?


Je n'en ai pas eu l'occasion. C'est dans un coin de ma tête... J'aimerais bien faire un événement slam à Noisiel. J'ai pu le partager sur les réseaux sociaux, donc quelques jeunes l'ont lu, mais j'aimerais organiser un événement slam et le leur dire oralement.


Justement, si j'ai bien compris, il se passe plein de choses en toi sur un plan créatif. On reprend. 2012, tu débarques à la Rochelle et du coup, qu'est-ce qui se passe?


J'arrive, je ne connais personne. Premier réflexe en terme de sortie: je cherche s'il existe une scène slam à La Rochelle... J'en trouve une: la scène "Slamalamer" animée par Christine Kunz depuis 2007. C'est la première scène slam de La Rochelle, elle l'a lancée sous le parrainage de King Bobo. Du coup, quand j'arrive, ça fait 5 ans que "Slamalamer" existe. Je me suis retrouvée dans un milieu très intimiste, qui n'avait rien à voir avec ce que j'avais vu à Saint-Denis. Je me suis sentie plus à l'aise pour dire un texte: il y avait moins de monde, je me sentais moins impressionnée. J'y suis allée une fois, deux fois, après j'ai dit mon texte... Il a a été très bien accueilli et, dans ma spontanéité, j'ai proposé à l'animatrice qu'on s'associe et qu'on anime ensemble.


Tout de suite ?


Oui. Parce que j'avais l'image de Saint-Denis où ils sont plusieurs à animer. Mais Christine était auto-entrepreneure, "Slamalamer" était comme sa marque, elle n'avait pas envie de ça. Elle m'a conseillé de faire ma propre scène. Je n'avais initialement pas du tout cette prétention-là, mais, finalement, en mai 2013, j'ai lancé ma scène slam. Ce qui fait qu'il y a eu deux mouvements, deux scènes slam à la Rochelle... Ca n'a pas été sans conséquences et conflits. C'est dommage. Vraiment.


La tienne s'appelle "Slam & merveilles" si je ne dis pas de bêtise...


C'est ça.


Tu la gères collectivement ?


Oui, je voulais quelque chose de collectif. Je voyais toutes ces personnes très différentes qui gravitaient autour de la poésie, je me disais, on a tous quelque chose à s'apporter là-dedans. Moi, j'avais un univers urbain et le côté travailleur social, organisé. Et puis il y avait des troubadours, des poètes. Ca a été une belle époque au départ. En 2015, j'ai voulu créer un association. Avant, ça n'était qu'un collectif, et c'était beaucoup plus simple. L'association a compliqué les choses. C'était une réaction, je pense, aux attentats, Charlie Hebdo, pour mieux défendre la liberté d'expression et dans le désir de rassembler. Il y avait un autre slameur avec qui on échangeait beaucoup et en avril 2015, le 12 avril, on a créé Slam & merveilles LR... Ca fait pile 5 ans que l'association existe.


Elle t'a servi à quoi ?


Je n'avais jamais créé ni géré d'association. J'avais eu une petite expérience avant en tant que secrétaire et "comédienne" dans une troupe d'impro. J'y suis allée avec beaucoup de naïveté, des gens autour de moi me le déconseillaient. En plus, j'ai fait ça avec des anarchistes! C'était assez drôle de voir que je les entraînais dans un système... Ca m'a beaucoup appris sur la nature humaine, sur moi-même et sur les autres. Et j'en suis revenue finalement de ce format. Il y a eu de très belles années, où ça fonctionnait bien. Mais après, c'est devenu compliqué, ça reposait beaucoup sur moi et je me suis épuisée... C'est pour ça que, alors que je n'étais pas du tout partie comme ça, je me suis lancée toute seule en parallèle. Je ne voulais pas au début, j'avais l'impression d'abandonner les autres, mais certains d'entre eux m'ont dit (notamment Richard, Big Up Richard!): non, non, vas-y! Et effectivement, depuis que je me lance seule, ça va beaucoup mieux et ça fonctionne mieux.


La scène existe toujours?


Oui, elle existe toujours. On en a fait une encore au mois de mars, avec Neobled et le QDCF, mais je suis complètement démotivée. J'aimerais bien que d'autres prennent le relais au sein de l'association... Certains ne peuvent pas vraiment, pas parce qu'ils n'en ont pas envie, mais ce qui s'est passé et qui est intéressant à regarder sociologiquement, c'est que du fait de ma déformation professionnelle, il y a beaucoup de gens avec des problématiques sociales, des handicaps, des problèmes de santé dans l'association. Pour eux, c'est compliqué d'organiser, d'animer. Ils ont besoin d'être encadrés. Mais il y en a d'autres, qui pourraient. Nino, un slameur plutôt brillant, émet l'envie d'animer des scènes. Il a déjà essayé, il fera comme il voudra: soit en son nom, soit dans le cadre de l'asso. Sinon, pour parler du mouvement slam à La Rochelle, "Slamalamer", pareil, a eu des pauses, mais la dynamique est relancée avec des jam sessions, notamment. Tant mieux.


Il y a beaucoup de slameurs à la Rochelle ?


Pas tant que ça. En plus, nous on n'était pas des puristes au départ, par méconnaissance. Après, j'ai eu l'occasion de faire un mémoire sur le slam. Je me suis donc remise en question sur ma pratique. On ne participait pas aux tournois, on était plus une tribune d'expression libre. Est-ce qu'on peut parler de slameurs ? Pour certains, on est plus des troubadours... Actuellement on est une dizaine à participer activement, à déclamer. Cela dit, ces derniers temps, plein de nouvelles personnes arrivaient et avaient envie de s'y mettre. J'ai même eu pendant le confinement des appels de personnes qui voulaient nous rejoindre en pensant qu'on était une compagnie. Des gens ont envie de s'y mettre. Ca ne m'étonne pas avec ce qui se passe actuellement. Je reste ouverte. Je me dis pourquoi pas, mais j'aimerais que d'autres mettent la main à la pâte.


Ca t'a donné envie de déclamer quelque chose de particulier sur la société, la place de l'individu, l'individualisation... ?


Ca m'est arrivé oui. J'ai une écriture plus spontanée, impulsive, donc... je n'ai pas quelque chose de précis qui me vient, mais je vais faire une vidéo (amateure) pour les 5 ans et je ferai passer des petits messages...


Justement, on va maintenant parler de ton processus créatif... Comment écris-tu?


Ca a évolué. Je suis une impulsive. Pendant très longtemps, ça sortait d'un seul coup, PAM, je me demandais même d'où ça venait... et je n'y retouchais pas. Je voulais que ça reste tel quel. Après j'ai eu une longue période où je n'arrivais plus à écrire. J'ai eu ma période "Gérard et Ginette", des histoires suite à ce que je vivais au travail pour parler, avec bienveillance, bien sûr et en faisant attention à l'éthique, des situations que je rencontrais et de moi aussi. L'air de dire on est tous des Gérard et des Ginette... C'était à la fois de la sociologie de comptoir et de l'introspection. Je mettais sur Facebook, ça plaisait à un certain public, les réactions étaient bonnes. On va dire que c'était en 2018/ 2019. Là, maintenant, il y a autre chose qui arrive. C'est un peu plus travaillé, avec plus de jeux de mots... Ca n'est plus vraiment impulsif. Ou alors là, pendant le confinement, je me couche le soir -ou au réveil le matin- BIM un jeu mot apparaît, je me dis bon, pourvu que je m'en souvienne le lendemain matin ! C'est juste une phrase et à partir de cette phrase, j'écris. Il y a différents styles... J'ai eu pendant longtemps une manière d'écrire liée à mon impulsivité. Maintenant, je suis plus dans l'analyse, dans la réflexion. C'est peut-être lié aussi à ceux qui m'ont entourée. On a perdu un slameur juste avant le confinement, il était beaucoup dans le jeu de mots. Bizarrement, depuis qu'il est parti, je me mets à faire pareil.


On peut considérer ça quand même comme une réaction encore...


Oui.


Aujourd'hui, tu continues à slamer?


Audrey Ribes - Tatie Ô. Photo: Stéphane Robin (C)

Oui ! Pendant longtemps, dans le cadre de l'association, j'avais mis ma pratique de côté, puisque j'étais l'animatrice. J'étais là pour amener les gens à aller sur la scène. Je me suis complètement effacée... Maintenant, j'ai envie de m'occuper de moi, de réfléchir à ce que j'ai envie de faire. Je ne me voyais pas vraiment comme une artiste, je trouvais ça prétentieux de dire ça. Il a fallu que je l'accepte. Désormais, oui, j'ai envie d'aller dans la création artistique. Donc, je cherche. Je vois ce qui sort. Je peux être drôle ou... je suis beaucoup dans l'émotion. Je fais rire ou pleurer. Donc, je dois trouver l'équilibre entre tout ça. J'ai pensé à un spectacle ou à m' enregistrer, parce que je l'ai déjà un peu fait. Me faire accompagner musicalement aussi. J'ai envie d'évoluer vers ça.


Tu le faisais à l'âge de... 10 ans quand tu faisais tes cassettes... C'est marrant !


Oui. Le naturel revient au galop. Une collègue me disait: "c'est à 10 ans qu'on sait ce qu'on veut faire dans la vie". Effectivement, je pense que je le savais, il a fallu que je mette ça de côté, que je refoule... Parce que je suis aussi peut-être un peu loyale, dans la loyauté, à ne pas déranger. Je pense que ça dérange mes proches quand je me mets, comment dire, en avant. Donc, par respect pour eux, j'ai fait attention.


Tu t'es effacée pour ne pas déranger...


Oui. Mais ça chemine de leur côté aussi. Ils se rendent compte que j'en ai besoin.


Le projet artistique se fera avec des nouveaux textes ou avec ceux écrits précédemment?


Les deux. Parce que je pense qu'il y a de la matière. Pour le coup, je vais peut-être retravailler mes textes, ce que je ne faisais pas avant et puis en écrire de nouveaux. En ce moment, j'en écris un par jour...


La phrase du réveil ou de la nuit qui surgit le lendemain matin...


Oui.


C'est marrant. Et tu vas beaucoup au théâtre ? Parce que ce vers quoi tu te diriges en a la couleur...


Un petit peu. Je voulais aussi faire du théâtre plus jeune et je n'en ai pas fait. Pareil, j'ai un souvenir, dans la cour d'école primaire: mes copines qui en faisaient répétaient la pièce qu'elles allaient jouer, dans la cour. C'est par ce biais là que je pouvais en faire. Il se passait beaucoup de choses dans la cour de récréation finalement.


Tu les aidais à répéter, mais tu n'en faisais pas si je comprends bien ?


Non, je n'en faisais pas. Je crois que je voulais, mes parents je ne sais pas. Donc du coup j'en ai fait plus tard. En arrivant à la Rochelle, du théâtre d'impro. Et puis après, du théâtre classique.


Du coup, tu t'es amusée à écrire des petites pièces ou des choses comme ça ?


Non, mais ça peut venir. Parce qu'il y a une troupe sur la Rochelle qui cherchait visiblement des gens pour ça. Je me suis tâtée à la faire à la rentrée... Et je ne l'ai pas fait, j'en faisais trop et j'étais épuisée...


Tu continues à avoir ton travail d'accompagnement social ?


Oui. Jusqu'à janvier 2020, j'ai eu un rythme, je ne sais pas comment j'ai fait ! Depuis janvier, je suis enfin à temps partiel à la CAF, je ne fais plus que 24h par semaine... J'ai développé mon statut d'auto-entrepreneur dans le slam. Jusqu'à présent, ce que je faisais, je prenais des journées de congé - pour faire du bénévolat à l'époque dans le cadre de l'association. En même temps j'allais à Paris une semaine par mois parce que je faisais une formation, je faisais mon mémoire sur le slam, du théâtre... Je me suis épuisée! Donc là, j'étais enfin de trouver un équilibre depuis janvier 2020, ça semblait plutôt bien se goupiller...


Pourquoi tu en parles au passé ?


J'étais contente, en fait j'ai les mercredis et les vendredis de libres pour faire des ateliers slam, j'avais plein de contrats, mais avec le confinement... Je reste sur ma faim.


Ces ateliers slam ont quelle vocation ?


Ca se fait en milieu scolaire, principalement, et effectivement, c'est en lien avec le mémoire que j'ai fait où j'explique que je considère le slam comme un outil d'émancipation. Je propose le slam comme un outil d'accompagnement social - éducatif.


Ton public, ce sont des profs ou des élèves ?


Des élèves. Pour l'instant, essentiellement, ce qui a marché en terme de partenariat, ce sont les collégiens. J'ai eu des CM1/ CM2 en école primaire, ça a très bien pris, très bien marché. Et là j'avais démarré avec des jeunes en caserne, en service militaire volontaire. Donc des jeunes avec des parcours chaotiques et on était partis sur une bonne série d'ateliers et forcément, ça s'est arrêté. Ils sont retournés chez eux.


Que constates-tu comme réaction dans le public auprès duquel tu fais les ateliers ?


Il y a tous types de réactions, légitimes. Je suis un peu dans la provoc'. Souvent, j'arrive en attentat verbal: ils ne sont pas au courant. Et j'aime bien. Il y avait deux gamins dans un collège, ils m'ont fait comprendre que ça les surprenait, qu'ils n'étaient pas forcément prêts à écrire des choses comme ça... La prof les reprenait un peu, mais je trouvais ça très légitime parce qu'en effet il faut avoir envie de le faire, eux n'avaient rien demandé. D'autres par contre, ont saisi l'opportunité, parce que certains n'attendent que ça en fait. Ca dépend de là où ils en sont dans leur vie, dans leur cheminement. Ca c'était pour l'anecdote. Sinon, en école primaire, ils ne sont pas encore rebelles. D'autant que c'était une classe qui a l'habitude d'écrire tous les jours. La prof leur fait déjà faire de la poésie. Ca a été assez simple. Donc les réactions sont multiples, mais au final en général, tout le monde écrit et y prend du plaisir. Je profite de cet outil pour faire passer des valeurs de partage, de bienveillance, de respect, d'écoute de l'autre... A la fin, ils regardent leurs camarades un peu différemment, il se passe de belles choses en terme de dynamique de groupe. Et ce qui est encore mieux, c'est quand le prof se met au même niveau. Là, il y a encore un peu de travail à faire. Les élèves le réclament souvent : "et vous, Madame ?". Parfois, ils ne jouent pas le jeu, mais on peut le comprendre, il y en a une qui me l'avait expliqué: "non ça va être trop intime si j'écris". Elle ne voulait pas se livrer, on peut le comprendre.


Et toi ? Quand tu les vois se livrer au jeu des mots, qu'est-ce que ça provoque en toi ?


Une énorme satisfaction. Dans ces moments-là, je me sens super bien. J'ai démarré en janvier, j'attendais de voir comment ça allait se passer et ça a confirmé. C'est une évidence que j'ai refoulée pendant longtemps. En fait, je vais faire une parenthèse qui a son importance. Quand je suis donc arrivée en 2011 à la CAF de Vendée, je n'avais pas de boulot, j'étais complètement isolée, je ne voyais personne... Ca a duré des années. J'ai vécu ce qu'on appelle le bore-out. L'inverse du burn-out : je n'avais rien à faire.


Ils t'avaient muté en Vendée... sans poste ?


C'est moi qui avait postulé. Comme ça a marché, ils m'ont mutée. Il y avait un poste, mais pas beaucoup de boulot. Les autres collègues, ça les arrangeait parce que beaucoup partaient à la retraite... Je dérangeais là aussi en disant attendez qu'est-ce que vous faites, c'est pas possible ! C'était pas dynamique du tout, mais il ne fallait pas le dire. Avec les années beaucoup de collègues sont partis, ils n'ont pas été remplacés et j'ai pu avoir plus de boulot. Mais pendant des années et des années, j'allais au boulot pour ne rien faire. J'ai donc beaucoup écrit sur mon lieu de travail. Ca m'a permis de résister. J'y restais parce que la CAF c'est bien, il y a une sécurité, mais j'étais malheureuse... Quand je vais faire mes ateliers de SLAM, je suis heureuse! Ca fait 8 ans. Ca va un peu mieux, maintenant que je suis à temps partiel. Et je suis aussi complètement en décalage avec ce qu'est l'administration. Trop conventionnel, trop rigide. Je dénote complètement là dedans.


Tu as donc créé ton statut d'auto-entrepreneur, mais le confinement est venu perturber l'organisation et du coup, tu en profites pour peaufiner ta démarche...


C'est ça. Là, je prends du temps pour écrire en tant qu'artiste, enfin. Ca faisait des années que je ne souhaitais que ça : me retrouver seule face à moi-même et avoir du temps pour écrire !


C'est bien là tu as un mois et demi !


Oui ! Et je me dis limite quand ils vont dire qu'on peut sortir, je vais dire eh oh , mais moi je n'ai pas fini là... J'ai encore plein de trucs à faire !


Tu ne sais pas encore exactement ce qui va naître de tous tes écrits, il y a d'un côté les ateliers que tu animes et de l'autre ce potentiel spectacle...


C'est ça. Il y a aussi des rencontres qui se font. Ca bouge beaucoup, mais avec des artistes d'autres disciplines par exemple un chorégraphe. On échange avec Kader Attou. Il a fait un spectacle qui s'appelle "Danser Casa", en lien avec la ville de Casablanca et moi, l'un de mes plus beaux textes s'appelle "Casablanca". Il a vu mon slam, j'ai vu son spectacle de danse... Peut-être que quelque chose va se faire, pour l'instant, en tous cas, on fait connaissance. On devait se rencontrer mais c'est reporté.



On parle chorégraphie, écriture, théâtre... Les autres modes d'expression artistique t'intéressent aussi ?


Je pense que j'ai une écriture plutôt urbaine, influencée par le rap: du rythme et de la poésie. J'aimerais essayer de rapper. Et les autres disciplines oui, le théâtre aussi. Le stand up, j'y pense des fois.


Tu ne te donnes pas d'échéance ?


Non, je ne me mets pas de pression, je suis assez philosophe. Et puis, ce qui se passe en ce moment nous le montre bien : on ne peut pas tout prévoir dans la vie. Ce que je fais et ce que je ne faisais pas avant, je reste ouverte aux opportunités, aux mains tendues... Et maintenant j'ai aussi du vécu, de l'expérience, moins de naïveté, donc je ne vais pas me laisser embarquer... je pense dans des projets pas clairs.


Un mot de conclusion sur l'artiste qui est en train de continuer à naître en toi?


Non. A part que je suis plutôt confiante pour la suite. J'arrive à me reconnaître enfin en tant qu'artiste, à l'assumer et du coup je vais y aller.


Propos recueillis par #PG9


Note: Tatie Ô est au CA de la Ligue Slam de France, nous en parlerons dans un Tome 2 en ouverture de la Galerie de Portraits 2020




Audrey Ribes, Tatie Ô





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