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[Plonger dans l'âme de...] Alexis Ziane. Comédien en expansion

Toute sa vie est théâtre. Au point qu'aujourd'hui le lieu qu'il a créé et lui ne font qu'un. "Le plus petit théâtre de Nantes", mais aussi un des plus accueillants, ouverts... et complets, le "Krapo Roy", porte sa marque et grandit avec lui. Ce jeune banlieusard, qui a vécu 26 ans en Ile de France avant de s'évader vers la province, est passé par les ateliers amateurs des Maisons du Peuple, par les Cours Florent et a commencé par rendre aux autres ce qu'on lui avait donné. Mais, je ne veux pas tout dévoiler! C'est un véritable et magnifique parcours initiatique que vous allez découvrir en lisant ces lignes... Vive le théâtre, vive le Krapo Roy et toute son équipe! Mesdames et messieurs, je vous demande d'accueillir: Alexis Ziane!


Alexis Ziane (au Théâtre de Poche Graslin - Nantes) (C)

Enchanté Alexis... Tu vas tout me dire! Je veux tout savoir.


Enchanté Philippe. D'accord, je ne cacherai rien.


A quel moment tout a commencé dans ta vie: à quel moment es-tu tombé dans le théâtre?


Je pense que je suis tombé dedans avant ma naissance. Mes parents ne sont pas comédiens, mais quand ma mère était enceinte de moi, ils jouaient un spectacle dans une troupe amateur au TEP (Théâtre de l’Est Parisien). Et je pense que ça a dû me mélanger un petit peu les boyaux de la tête! Ca a dû infuser et, d'aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours voulu faire du théâtre. Toujours, toujours, toujours. C'est bizarre, pour un petit bout de vouloir faire ça, non ? Alors que bon... Je bosse pas mal avec les enfants et il y en a plein qui ne savent même pas ce que c'est le théâtre. Moi, je ne sais pas comment j'ai découvert ça, mais d'aussi loin que je m'en souvienne, vraiment, j'ai toujours voulu faire ça. Et je crois que ma première vraie rencontre avec du théâtre, c'est vers 7-8 ans. Mes parents m'avaient inscrit à un atelier théâtre à la Maison du Peuple de Pierrefitte-sur-Seine dans le 93. Les Maisons du peuple, c'étaient des endroits exceptionnels, des beaux théâtres, ravagés un peu par le temps - quand on jouait sur le plateau, il y avait de l'amiante qui nous tombait sur la tête... Des salles gigantesques, avec des vrais fauteuils de théâtre et une atmosphère incroyable. Je pense que c'est ça, ma vraie première rencontre avec du théâtre. Sur des fables de La Fontaine. Depuis ce moment-là, j'ai toujours dit que je voulais en faire.


Entre ta naissance et tes 7- 8 ans, tes parents continuaient à en faire du théâtre?


Tel père, tel fils (1/2)

Non. C'était une troupe amateur du type comité d'entreprise, je crois. Je ne me souviens pas de quelle pièce ils jouaient. Ils ont fait ça une année ou deux. Mon père avait eu aussi des tentatives de Café-Théâtre plus jeune avant ma naissance, qui ont échoué... C'est un comédien dans l'âme. Il faisait le spectacle en permanence. Je pense que ce que ça a dû jouer pas mal dans mon envie de faire du théâtre.


ll s'est vengé sur toi! Quand t'étais gamin, si tu n'avais pas de public dans les bars... Il se vengeait sur vous.


Mes frères et sœurs et moi, on en a mangé des textes de mon père. Je crois que, de mémoire, je serais capable de faire au moins deux de ses sketchs tellement on en a bouffé.


Ca te faisait rire? ca te faisait quoi?


C'était absurde. Il y avait un côté grand guignol... En plus, ça ressortait à chaque fois qu'il avait des copains qui passaient : il le faisait systématiquement ! Du théâtre total. Il se mettait dans la peau du personnage. Il s'était chopé un costume de travesti aussi... Il se travestissait aux soirées pour faire le show avec des personnages hallucinants.


C'était plutôt du théâtre de texte, ou plutôt de personnages, de jeu...


Un peu un mélange. Il créait un personnage et se mettait à faire du stand up avec.


Le plus important, ça n'était pas vraiment le texte, même si, apparemment, il s'en sortait plutôt bien...


Oui.


...mais c'était vraiment le gimmick de rentrer dans une nouvelle peau, de devenir quelqu'un d'autre.

Tel père, tel fils (2/2)

C'est ça. Il était le personnage qui nous racontait son histoire. Il s'adressait à nous, ses spectateurs, directement, sans quatrième mur. On avait quelqu'un qui n'était pas notre père à ce moment-là. Après, en grandissant, on a commencé à avoir "honte" et à se rappeler que c'était lui. Mais il était vraiment le personnage et c'était juste génial !


Ca ne t'a pas donné envie de faire des bricoles avec tes frangins frangines avant tes 7 ans?


Je ne sais pas. Mes frères et soeurs ne sont pas très théâtre. Je suis le seul à être parti dans cette voie-là. Mais après, on est dans un milieu où il y avait toujours des bouquins. Mes parents étaient ouvriers, mais on avait des bibliothèques remplies, très culturelles. Je pense qu'un ton qui était là quoi. A partir du moment où les gamins sont en contact avec la culture, ça aide.


Entre ta naissance et 7 ans, même si c'est tout jeune etc, on fouille avec toi, il n'y a pas de lézard...


On fait de l'exploration. De la spéléologie.


...tu étais plutôt donc un observateur ? Tu aimais ça, tu prenais beaucoup de plaisir à voir ton père, à sentir des choses, mais toi même, tu ne devenais pas acteur ?


Quelques années plus tard, le directeur/ programmateur au travail...

J'étais l'acteur de plein de conneries, mais... Pour tout te dire, ma mémoire sur cette période d'avant mes 7-8 ans est assez diffuse. J'ai très peu de souvenirs. Je sortais des saillies d'enfants, comme tout le monde, je faisais des conneries, peut être plus que les autres. C'est vrai que je faisais le show quand même. J'aimais bien être au milieu de l'attention. Après, dans une fratrie, on tire toujours un peu la couverture à soi... Moi, peut être un peu plus que les autres, effectivement. Mais, en termes de connaissance du dispositif qu’est le théâtre, savoir que la scène existe et que c'est autre chose que mon père travesti dans le salon... Je ne pense pas que j'avais des contacts plus poussés que ça avec le monde du spectacle.




Tout a donc commencé réellement à la Maison du Peuple de Pierrefitte sur Seine. Raconte nous STP...


Les conditions, vraiment, de comment je me suis retrouvé dans cet atelier théâtre... C'est une dame, je ne me souviens plus son nom - j'ai une mémoire hors texte exécrable, un Capharnaüm. Elle était très, très chouette. On était un petit groupe d'une dizaine de gamins, lâchés dans ce grand théâtre municipal, on apprenait des textes. Mes premiers souvenirs de plateau, c'est de l'impro et des Fables de la Fontaine. On regardait les autres et on explorait les lieux à la pause... C'était des théâtres tout équipé, vraiment old school. Je pense que pour que ça marche à plein il fallait deux machinistes au plateau, en plus du régisseur. Des trucs qui n'existent plus. C'était vraiment un endroit magique.


L'impro t'allait bien? Ca te va toujours d'ailleurs...


J'aime beaucoup l'impro. Après, je ne me considère pas comme un très bon improvisateur. Je me défends un peu. Je n'ai pas tous les codes de l'impro à la québécoise, par exemple. Je suis plus impro théâtrale: aller au Plateau sans savoir à l'avance ce que tu vas dire, construire un personnage à la volée et s'enflammer et te mettre dans la situation, c'est toujours un vrai plaisir.


Tu aimes bien passer de l'autre côté du mur de l'imaginaire...


Oui. Ma conception du théâtre, c'est vraiment venir raconter des histoires. Parfois, je dis un peu ça comme si c'était le cas pour tous les comédiens et comme si c’était une évidence pour tout le monde, mais c'est vraiment ma vision à moi. Je viens au plateau pour porter une parole, un imaginaire, raconter une histoire et qu'on vive un moment unique. Ma préoccupation, c'est de vivre et de faire vivre des histoires. Du coup, aller creuser dans de l'imaginaire, c'est ma matière principale.


Donc, 7-8 ans, Pierrefitte, la Maison du peuple. Ca a duré combien de temps?


Je suis un banlieusard. J'ai vécu 26 ans en région parisienne et les trois quarts dans le 93. Saint-Denis, Pierrefitte, Saint-Ouen... Je crois que j'ai vécu un an ou deux, vraiment sur Paris intra-muros et ça ne m'a pas réussi. Les loyers étaient beaucoup trop chers ! A partir de la Maison du Peuple, j'ai toujours voulu faire du théâtre coûte que coûte. Je n'étais pas très bon à l'école. J'étais même plutôt ce qu'on peut appeler un cancre: un gros busard niveau mathématique, par contre, niveau matières littéraires je me défends pas mal. Avec un problème : j'écris pour le théâtre mais je suis une quiche intergalactique en orthographe. Les correcteurs me détestent (NDLR : je confirme!). Je tire mon épingle du jeu sur la syntaxe et tout, mais du coup toutes ces problématiques mises bout à bout ont fait que je me suis retrouvé dans une lancée à aimer de moins en moins l'école et à vouloir me concentrer de plus en plus sur le théâtre. Et c'était un peu antinomique parce qu'il faut être un bon élève pour avoir le droit de faire du théâtre et de faire son Molière en 6ème. J'ai été privé de pièces à l'école parce que je n'avais pas une assez bonne moyenne, des trucs comme ça. C'est vraiment contre vents et marées, contre l'Education Nationale, que je suis devenu comédien. Mais j'ai eu la chance d'avoir des parents extrêmement bienveillants qui m'ont toujours soutenu. Sans eux, je n'en serais pas là où je suis aujourd'hui.


Ils doivent être plutôt contents de tout ce que tu fais aujourd'hui, c'est clair.


Alexis Ziane "chez lui" au Krapo Roy (Nantes)

Je pense que pour mon père, il y a un espèce de côté : je vis ce que lui aurait aimé vivre. Il ne me le dira jamais, mais je crois qu'il est super fier de moi.


Attends, parce qu'on est en train de zapper quelque chose... De 7 à 8 ans, donc, tu faisais du théâtre à Pierrefitte, mais après? Comment as-tu continué à en faire?


Je crois que c'est sous l'impulsion de mon parrain. Mes parents cherchaient toujours le meilleur moyen de m'aider dans mes projets donc j'ai fait des ateliers amateurs pas mal. On trouve toujours des ateliers partout! Il y a partout des gens qui veulent faire faire du théâtre à des petits bouts, à des amateurs. Des artistes qui aiment la matière et ont envie de faire découvrir ça au plus grand nombre. C'est grâce à des gens comme ça que j'ai fait mes premières armes de théâtre. Voilà, tout en avançant, mes parents toujours en recherche de ce qui serait le mieux pour moi, mon parrain a proposé un truc: il avait vu une émission à la télé qui parlait d'une école de théâtre, Le Cours Florent. Et on m'a conseillé très fort d'aller là-bas. J'ai fait un stage d'entrée avec David Garrel et j'ai été pris. J'ai fait trois ans de formation de l'acteur, avec des profs géniaux. C'était vraiment des années un peu folles. On vivait en autarcie dans cette espèce d'école, à ne se concentrer qu'à faire du théâtre et à s'imaginer que le monde en dehors des murs, s'arrêtait. J'ai vécu pleinement ces trois années: un bijou dans ma mémoire.


C'est marrant, on a vraiment le sentiment que tu construis à chaque fois un nouveau monde...


L'enfance, l'adolescence, c'est ça. Une bulle constitue notre univers, on la façonne et après, on finit toujours par être un peu à l'étroit dans cette bulle-là. On la fait exploser et on atterrit dans une bulle un peu plus grande qui a besoin d'être meublée. On navigue comme ça. C'est comme des couches d'oignon, de bulles. On part petit, on développe. On s'expand. On est comme l'univers : en expansion.


3 années au Cours Florent, où tu étais donc plongé dans le monde du théâtre.


Complètement. Avec beaucoup de lacunes. On fait beaucoup de pratique, mais on en sort démunis par rapport au milieu professionnel théâtral. On est, je trouve, très peu guidés sur toutes ces questions-là dans les écoles : comment gérer l'après… On est très orientés sur "allez faire du casting, du casting, du casting" et c'est quelque chose qui ne me convenait absolument pas. Au moindre casting, je perds tous mes moyens. Je bafouille... Je suis un besogneux et c'est pour ça aussi que je trouve ma capacité à être un improvisateur un peu limitée. Tu vas me donner un texte 20 minutes avant, sans me guider, sans me dire ce que tu attends de moi, je ne vais pas donner le meilleur de moi même. Or, souvent, les castings, c'est ça. Donc, j'étais mauvais. J'ai besoin d'avoir le texte à l'avance, de le préparer, de le travailler, de confronter mon idée au metteur en scène, qu'on travaille ensemble pour, au final, avoir un produit hyper léché, quelque chose d'incroyable à apporter au plateau pour les spectateurs. Je me suis donc orienté naturellement sur le fait de monter mes propres projets.


A la sortie de Florent, donc. Même pendant, j'imagine un peu?


Non. J'avais des balbutiements de projets, mais rien d'extrêmement concret et vraiment, au sortir de Florent, j'avais vraiment une grosse envie d'indépendance et de travailler vite. Mes premiers emplois n'ont pas vraiment été en tant que comédien, c'était en tant que prof de théâtre pour de petits bouts. Comme si je bouclais une boucle. Des profs d'atelier amateurs m'avaient donné le goût du théâtre et mon premier emploi dans le spectacle a été de donner des cours à des enfants. Ca a duré un petit peu... mais, je ne suis pas très au fait de tout ce qui est date, je m'emmêle un peu les pinceaux. Par contre il y a une date très importante pour moi, c'est 2009, la création de ma compagnie: la compagnie Krapo Roy. C'est le moment où j'ai commencé à produire des spectacles maison et à m'éclater, à me rééclater depuis la sortie d'école, sur un plateau.


Qu'est ce que ça veut dire "Krapo Roy"?


Plein de choses! Il y a une histoire officielle et une histoire non-officielle. J'imagine que tu veux les deux.


... (c'est dur d'écrire trois petits points en italique!)


Allez, je te donne la vraie. Toute la ligne. Quand j'étais ado, j'étais un jeune punk avec une crête mastok sur la tête... A ne reconnaître aucune autorité, d'aucune sorte. Ni Dieu, ni maître, quoi.


Tu l'as refait y'a pas longtemps dans une des lectures, tu avais une petite crête gentille, c'est marrant.

Crête de confinement (collector)

Elle est toute mignonnette, c’est une crête de confinement... Du coup, Krapo, c'était mon blase de punk. Il y avait un côté, je monte ma structure et c'est ma troupe, mon bébé à moi. Donc, mon petit Krapo Roy. On a pas mal réfléchi le nom... parce qu'il y a aussi avec ça l'image de la métamorphose du crapaud en prince, qui tire vers le conte, et qui nous semblait évocatrice pour raconter des histoires, ça nous plaisait pas mal. Il y avait autre chose, aussi : l'orthographe. "Crapaud", s'écrit KRAPO et "roi" c'est "ROY". C'est un choix. On voulait que ce soit du théâtre pour tout le monde, on ne voulait pas que ce soit quelque chose d'élitiste, réservé à une espèce de noblesse aristocratique, de gens qui en ont, du patrimoine culturel. On voulait ouvrir pour faire des spectacles pour tout le monde. D'où qu'on vienne. De l'écriture texto ou du vieux François, ça n'avait aucune importance. Quelque chose d'assez inclusif.


Quand tu dis "on", c'est qui "on"?


Ce sont des gens qui m'ont aidé à passer de l'adolescence à l'âge d'adulte, qui m'ont permis de me structurer et de savoir comment j'allais y aller pour de vrai. Alors c'est une personne qui est très chère à mon coeur, Muriel Ballet, ma plus "vieille" amie, notamment parce que c'est celle que j'ai depuis le plus longtemps. Elle est la trésorière attitrée de Krapo Roy depuis 2009. J'ai monté la structure avec elle. Et plus tard, mon copain Yann Le Normand, qui a été un de mes premiers élèves amateurs adultes, qui a été longtemps le président de Krapo Roy et qui, après une bonne pause, en a repris la présidence. Ces deux personnes ont cru en moi, dans ma folie... Elles m'ont dit : "vas-y fonce!" Elles m'ont permis de me structurer et d'avoir cette entité qui me permette de réaliser mes rêves et mes objectifs. Sinon, après, en terme d'équipe artistique, je ne cache pas que Paris, c’était un peu les vaches maigres. C'était un milieu que je détestais. Le milieu théâtral parisien est très porté sur la mise en concurrence. Tu rencontres des gens qui ne veulent pas bosser avec toi, mais qui veulent bouffer le steak sur lequel tu es assis. Ca n'est jamais très plaisant. C'est vrai que le secteur culturel est hyper saturé en région parisienne. Il y a un petit côté : il n'y a pas de place pour tout le monde. C'est un non sens, pour moi.


"Je suis heureuse d'avoir rencontré Alexis, d'avoir cru en lui et de l'avoir aidé à donner naissance à son rêve. Je souhaite de tout coeur que ce rêve se prolonge, qu'il grandisse et voit l'aboutissement des très nombreux projets dont son esprit foisonne. On dit qu'il est des rencontres qui comptent dans une vie. La nôtre en fait partie. Chacun à notre manière avons permis à l'autre de se révéler et de s'accomplir. Aujourd'hui, il le sait, je suis fière de l'amitié qu'il me porte, de son parcours et je suis confiante en son avenir et celui de Krapo Roy." Muriel Ballet

Avant de continuer tout ça, tu as parlé du trio que vous avez formé, des deux personnes qui t'ont aidé à te structurer. Quand tu dis ça, tu parles de créer la structure ou aussi de te structurer mentalement?


C'est un peu les deux. J'étais jeune homme, foufou, je montais des projets, je n'allais pas au bout... comme un ado. Beaucoup de plans sur la comète, pas beaucoup de concret et des grass' mat' jusqu'à 14 heures tous les jours. Je ne pouvais pas aller très loin! Le fait de monter la structure avec eux a été une façon de me donner des responsabilités, des objectifs et de dire que les choses reposent sur mes épaules : "Krapo Roy" sera ce que toi tu en feras. Ils m'ont fait me porter sur ces deux jambes-là: création d’univers et de spectacles professionnels d'un côté, théâtre amateur, formation d'amateurs, animation de spectacles amateurs de l'autre. J'adore faire bosser des amateurs. C'est un vrai plaisir.



Ils t'ont vraiment fait prendre conscience de la nécessité de t'y mettre?


Oui. Parce que tu sors de l'école, tu es tout mino, tu es encore dans des notions de te dire: "moi, je suis comédien, je ne vais jamais bosser avant 14 heures". Tu es encore sur du fantasme sur ton métier. Mais si tu en sors du fantasme, tu te rends compte que ton métier est un métier comme les autres, même si c'est celui que tu as choisi et que c'est chouette, ça demande autant de travail. Après, j'ai toujours été besogneux. Quand je suis au Plateau, quand je travaille un texte, je travaille sérieusement, mais pousser les choses, pour que ça aille loin, c'est vraiment eux qui m'ont permis de me centrifuger la tête pour remettre les choses à l'endroit, pour que j'y aille, quoi ! Que je fasse les choses avec plus de sérieux. Ca n'est pas que de l'huile de coude, c'est aussi faire les choses de façon professionnelle.


Tu te souviens d'une expression qu'ils avaient régulièrement qui t'a fait prendre conscience qu'il fallait retrousser les manches et y aller?


Je crois que c'est "ça ne va pas se faire sans toi !". C'est Muriel qui a dû me dire ça. Il y a un côté: tu lances le truc, ça va y aller tout seul, les gens y vont y aller... Non. Ca me marche pas comme ça ! Il faut que tu sois là, que tu suives, que tu pousses, que tu encadres, que tu organises pour faire en sorte que les gens y aillent. C'est pas juste: "la direction est là bas, allez-y". Effectivement, les choses ne se font pas sans moi. J'ai pris à bras le corps cette charge-là, j'y vais maintenant, je montre la voie.


Ca te fait plaisir?

1ers Cours d'Alexis à Paris en 2011 (C)

J'adore. Moi, j'ai une formation de l'acteur, mais la direction d'acteur et l'écriture, ce sont des choses auxquelles j'ai été amenées par le biais du théâtre amateur. Et c'est un kiff monumental parce qu'avec les amateurs, tu es libéré de toute contrainte de rentabilité de ton spectacle : personne ne bouffe avec. Du coup, ça te donne une liberté créatrice beaucoup plus grande. Tu peux faire des spectacles à 12 personnages, des trucs qui, économiquement, ne seraient pas viables en petit théâtre privé. Tu peux te permettre de ne pas plaire à tout le monde, d'aller dans du franchement débile qui s'enchaîne avec du poétique... Tu fais tout ce que tu veux, bien plus, que quand tu as la contrainte de la subsistance. Mes premières armes de mise en scène, c'est sur du spectacle amateur. Mes premières armes d'écriture, c'était sur du spectacle amateur. Et ça je le leur dois.


Donc, 2009, tu crées la compagnie, tu es encore à Paris à ce moment-là...


Oui, dans le 11ème.


Mais Paris, c'est compliqué. Et donc, qu'est ce qui se passe?


Je suis gavé. La région parisienne me sort des trous de nez. J'ai l'impression de me noyer dans un océan trop grand et trop exigu en même temps. J'ai envie d'ailleurs, d'herbe plus verte. Grosso modo, je fais le tour des copains qui sont en dehors de région parisienne, et notamment ce fameux Yann, Yanou qui n'était plus le président de Krapo Roy à ce moment-là. Lui, en tant que Breton, il avait suivi la filière bretonne: tu nais en Bretagne, ado, tu vas faire la fête à Rennes et, après, tu bosses à Paris. Et puis, à 40 ans, on retourne à Nantes où c'est quand même plus posé. Du coup, il était installé à Nantes. Je viens le voir, je tombe en plein "Voyage à Nantes" sous un soleil magnifique. La ville a l'air hyper accueillante, sympa... Je décide de m'installer là et il a plu pendant un an ! J'ai eu le sentiment de m'être fait un peu avoir... mais bon! L'année d'après, il a plu moins. J'ai posé mes valises à Nantes. On a fermé l'asso Krapo Roy parisienne et j'ai remonté la structure ici. Muriel, à distance, a bien voulu reprendre la trésorerie et Yann, la direction. On a remonté l'asso ici pour repartir à zéro. On a fait un reboot comme on dirait en cinéma.


Tu es arrivé en quelle année?


En 2013.


Ok. Donc, tu arrives. Et, tu n'as rien?


Je n'ai rien. L'asso n'est pas encore recréée. On est encore sur celle de Paris. Je crois que j'ai un RSA en poche et je viens poser mes cartons à Nantes en ne connaissant personne du milieu. Complètement vierge.


Sauf ton copain Yann, mais il n'est pas du milieu.


Il avait repris des cours en amateur, mais il n'est pas du milieu du tout.


Alors... Qu'est-ce qui se passe? Comment pars-tu à la conquête de cette ville?

Par une toute petite porte. J'étais en couple avec une plasticienne, avec qui je suis toujours en bon contact, Mehregan Kazemi, qui a un petit lieu un peu comme Krapo Roy, mais dédié aux arts plastiques, dans le centre ville, qui s'appelle "O Pigmentée". Et elle commence à bosser avec "l'Atelier du Coteau", rue du coteau. C'est une ancienne fabrique d'enveloppes, je crois, transformée en studio de danse et lieu d'ateliers de pratique artistique amateur. Elle bossait là bas, j'avais très peu de contacts avec eux, mais à un moment, ils ont dit à Mehregan : on va faire un événement Halloween, est ce que tu connais des gens qui pourraient nous aider ? Moi, j'ai dit banco, je suis allé donné un coup de main. On a bossé trois jours comme des malades, comme si on était une méga superproduction, à transformer l'intégralité du lieu en une espèce de maison hantée, avec des comédiens qui faisaient des personnages barrés, des danseurs... et tout pour impressionner les gens. Je suis rentré à l'Atelier du Coteau comme ça. Une amitié a commencé à se créer et des rencontres se sont faites, aussi. Je me suis rapproché un peu des anciens du TNT, Régis Florès, surtout, et Yann Tarcelin un peu. Chemin faisant, j'ai remonté mes cours amateurs à l'atelier du Coteau. A côté de ça, j’avais dans l’coin de l’œil un théâtre qui allait ré-ouvrir : le Théâtre de Poche Graslin dirigé par la famille Birsel, Agnès et Philippe. Je suis rentré en contact avec eux pendant qu’ils faisaient les travaux et je leur ai proposé d’animer des ateliers chez eux. C’est une chose à laquelle ils n’avaient pas pensée et voilà, comme ça au feeling, je suis devenu le premier prof de théâtre au TPG. Ca n’est plus moi qui donne les cours là-bas aujourd'hui, mais on continue de se suivre, on s’apprécie. On met un point d’honneur à jouer nos spectacles chez eux et ils ont toujours la gentillesse d’accepter.


Parallèlement, j'ai essayé de nouer des liens avec d'autres gens. Et je ne sais plus comment, je suis rentré en contact avec une de mes plus belles amitiés professionnelle et amicale que je me sois faite ici, Monsieur Damien Reynal. Un comédien génial, qui bosse beaucoup avec Régis Florès et avec le Théâtre de l'Ultime aussi. C'est un tueur, je l'aime d'amour. En 2015, si je ne dis pas de bêtises, on a monté un projet fou. On a été un peu en résidence au Dahu, un petit peu au Coteau et au TPG. Un projet absolument pas viable : un spectacle de 45 minutes -avec près du double de temps en montage/ démontage- d'un auteur italien, Tino Caspanello, où on amenait la mer sur le plateau. Gigantesque. C'était comme si on soulevait la scène de théâtre. En dessous, il y avait la mer, on l'avait replantée dans l'océan mais en oblique... Tu t'imagines. On avait peut-être 20 mètres carré de plateau à monter, on avait de l'eau, je passais les trois quarts de mon spectacle les pieds dans l'eau, c'était fou... Je crois qu'on ne l'a joué que deux, trois fois. On a eu plein de problèmes, du coup, le projet s'est arrêté là, mais j'ai gardé en belle amitié Damien et Bénédicte Blanchard aussi, qui était assistante à la mise en scène.


Tous les deux, ils sont supers.


C'est un duo qui s'est formé lors de ce spectacle là... et qui est devenu inséparable après.


Dans tout ce que tu dis, on comprend que tu es très bricoleur...


Oui. Pour moi, le théâtre c’est un truc d'artisan, d'amateurs. Il y a plein de gens qui font de l'Art avec un A majuscule. Moi, j'ai le sentiment de faire de l'art avec un a minuscule. Je peux faire de l'art avec des poubelles. D'ailleurs, les trois quarts de mes scénos, c'est de la récup'. On trouve des conneries, des machins, on les transforme. J'aime vraiment ce côté faire du théâtre avec rien. C'est de l'artisanat. On va prendre un bout de bois brut et le transformer pour en faire quelque chose. Je laisse le grand Art à ceux qui le veulent. Moi, je prends l'art d'artisan proche du peuple... Celui qui vient te réparer ta fermeture éclair pétée, te recoller ta semelle de chaussure, rempailler ta chaise. Je veux ce théâtre. C'est ma façon de le voir.


Superbe. Tu rencontres Damien, vous créez ce spectacle titanesque de vos propres mains. Du coup, ça y est, c'est parti...!


C'est parti. Enfin, c'est un faux départ. Le pendant de Krapo Roy sur la pratique artistique amateure est vachement développé, mais la partie spectacle pro n'a pas encore bien redémarré. Les conditions ont été hyper galère pour trouver des lieux pour faire de la Créa. Ca m'a montré à Nantes ce que je ne voulais pas : courir après des salles pour quémander de faire mes créations. Je me suis donc mis en jachère. Je ne suis pas monté au plateau. Je me suis concentré d'un côté sur mes ateliers amateurs et de l'autre moitié sur la création d'un lieu à nous. On n'en est pas encore à la création du théâtre Krapo Roy. Là, on est sur M.O.D.U.L.E, un projet de mutualisation à 3/4 compagnies. L'idée était de prendre un gros lieu à 3/4 et de le co-gérer. J'ai fait du travail de recherche de lieu, de monter une forme mutualisée pendant à peu près 3 ans. Ca a été une grosse masse de travail. Le truc s'est complètement délité, mais j'ai réutilisé une partie du boulot, justement, pour Mehregan, dont je te parlais tout à l'heure, qui a fait à peu près la même chose autour de l'art plastique. Nous, ce qui s'est passé, c'est que 3 ans, c'est long et qu'en cours de recherche, les destins des uns des autres changent. Il y en a un qui dit, ma femme va partir travailler en région parisienne, donc je ne veux plus m'engager à long terme à Nantes. Ça fait un qui quitte le projet. Financièrement, on commence à baliser. Y'en a un autre qui part etc. Au final, tu te retrouves tout seul. Je me suis dit, j'ai bossé trois ans, je vais prendre mon propre truc et merde. Du coup, on a pris ce lieu-là qui est vraiment tout petit, mais qui est vraiment à notre image. On l'a fait avec l'ADN, l'âme de Krapo Roy. C'est un lieu qui nous ressemble.



Quand tu dis "On", toujours pareil, le "On" est devenu qui ?


Il y a Yann qui est revenu, mon patron, mon président d'asso. Il y a Muriel, toujours. Il y a Gwen, ma moitié, la mère de ma fille et ma soupape de décompression, ma scénographe, parfois, et mon soutien tout le temps. Elle a dessiné les plan de ce qu’est maintenant Krapo Roy. Il y a aussi les camarades des ateliers amateurs, qui passaient du statut d'élèves à copains: il y a une forte porosité entre mes élèves et mes amis. En fait, ça crée du groupe et de l'amitié. On a des projets, on se lance, on avance et les gens sont investis dans Krapo Roy. Ils trouvent que cette petite troupe, même si eux ils le pratiquent en tant qu'amateur, bah c'est un peu eux. Ils trouvent que le lieu est aussi le leur. On a pris le lieu et on l'a monté en chantier associatif. Pendant deux mois et demi, il y avait toujours deux ou trois personnes à bricoler. On a avancé comme ça, comme des bêtes pour transformer le lieu qui était complètement mort. Le plancher s'effondrait dans la cave, une conduite de chiottes passait au travers du plafond... C'était n'importe quoi. Convertir ce lieu, qui n'était pas destiné à ça, en un théâtre, ça a vraiment été de l'huile de coude.


Et les choses ne se sont pas faites sans toi...


Oui, j'ai tout organisé. Chaque jour de chantier, j'étais là pour transformer le lieu en théâtre. Chaque minute consacrée à Krapo Roy est une minute où moi, j'étais là. C'est très clairement mon bébé. Depuis 2009, c'est une structure qui me colle à la peau. Je ne fais pas trop de distinction entre moi et mon lieu, moi et mon asso. Je peux parler de Krapo Roy, comme si c'était moi, de moi comme si c'était Krapo Roy... Je crois que j'ai des problèmes mentaux à force !


Le Krapo Roy. 1er jour de travaux...

On continue. Et donc, ouverture quand?


On a ouvert il y a deux ans et demi. Le 23 septembre 2017, on était un peu en retard...


Comme le Théâtre de la Rue de Belleville... en octobre ou novembre.


On a ouvert à peu près en même temps que Régis, Flore et Mathilde, mais on n'a pas du tout la même échelle de projet.


Vous avez le même état d'esprit quand même.


Complètement. De toutes façons, on se suit avec Régis. On voit ce que fait l'autre, on se donne des coups de main quand on peut. Du coup, on a ouvert et là on s'est confrontés à quelque chose : c'est qu'on ne savait pas gérer un lieu de théâtre. C'est un peu con! On savait créer des spectacles, on savait aller les faire jouer ailleurs, mais on ne savait pas faire venir des spectacles chez nous, gérer un lieu, faire une programmation, rentrer en contact avec des compagnies... Faire savoir qu'on existait. On a appris ça pendant deux ans. Ca a été un gros, gros boulot. L'année dernière, on a eu une moitié de saison, parce qu'on était encore en recherche sur ce travail-là, administrer en théâtre. Cette année, normalement, ça aurait dû être notre première année avec une programmation complète, plus la nouvelle création de la Cie Krapo Roy: "Chroniques d'un petit pays" - qui est, je te le donne en 1.000, réalisée avec Damien Reynal...



J'ai vu sur l'affiche que vous jouez en alternance tous les deux d'ailleurs.


On joue en alternance, mais on est présents tous les deux. C'est à dire que quand lui est sur le plateau, moi, je fais la régie, et inversement. On ne se quitte pas. On se co-met en scène et on s'échange au plateau pour travailler. C'est vraiment très sympa comme façon de faire.


Donc, première et deuxième année compliquée. Quelle a été votre proposition artistique au démarrage?


On a eu des formes un peu hybrides. Des choses qui venaient de l'impro, d'autres un peu pot-pourri. On avait monté quelque chose avec Morgane Enjalbert, qui est au sein de la compagnie, qui joue actuellement dans un spectacle d'impro, "Cookie". Elle avait monté un spectacle: "Ce soir on va faire court". C'était un peu comme une espèce de bande annonce de spectacle, avec soit des formes courtes, soit des extraits. Il y avait un peu de tout, du court métrage, du clown dansé, du théâtre. On a eu des choses comme ça. On a eu une petite offre amateur qu'il est toujours important pour nous de mettre en avant. On a eu du pur théâtre, mais pas beaucoup. Au début, on n'arrivait pas à aller dans cette direction et à trouver des compagnies. En tant que plus petit théâtre de Nantes, on a un plateau de 3,30 mètres d'ouverture, par 3m de fond. Trouver des spectacles qui nous plaisent et qui rentrent dans le lieu, ça n'est pas forcément facile. Mais on a eu quand même : "Histoire en boite" par la Tricoteuse d’histoire, "Corps à Cœur" des Cakes de l’espace, "Exercice de style" de Raymond Queneau du Théâtre des 7 lieues... On a eu de la musique : Manon Tanguy, Suuij, Guyom Touseul… On a eu du conte et du spectacle enfants aussi. Et on s'est rendu compte que le lieu fonctionne extrêmement bien avec ce type de spectacles parce qu'on a une hyper belle qualité d'écoute. On est vraiment à côté des comédiens. On a même noué un partenariat tacite avec une compagnie qu’on aime beaucoup et qui vient faire quasiment tous ses spectacles, enfants comme adultes chez nous, le théâtre des 7 lieues. C'est marrant, parce qu'ils avaient leurs bureaux juste à côté de nous et on ne s'est croisés que quand ils sont partis. Du coup, sur cette première partie de Krapo Roy, c'était vraiment fastidieux mais cette année 2019/2020, on avait réussi à avoir plein de choses qui nous plaisaient ! On manquait vraiment d'offre en tant que théâtre pur et là, on avait réussi à avoir plein de super spectacles.


D'ailleurs, vous affichiez souvent complet...


Novembre 2019 au Krapo Roy - Nantes

Oui. De toutes façons, c'est toujours plus facile de faire complet dans un 40 places que dans un 800. Sur certains spectacles, on commençait à refuser du monde. Ca ne nous faisait pas plaisir (mais en même temps si quand même!). On commençait à être connus, à être reconnus en tant que théâtre... notamment par les compagnies d'un point de vue professionnel. Le bouche à oreille commençait, donc la problématique très chronophage d'aller chercher des spectacles s'estompait parce que les compagnies venaient à nous. Sur toute cette période-là, on a forgé les trois directives de notre programmation qui tiennent en trois mots : on est sur des spectacles émergents, locaux (comme les fruits et légumes) et engagés. On n'est pas obligés de cocher les trois cases, on donne la main à l'un ou l'autre. C'est assez large et assez resserré pour nous permettre de faire à peu près tout ce qu’on veut, se faire plaisir en termes de programmation et répondre à toutes nos envies. C'est assez chouette. Beaucoup de talents locaux méritent d'être vus et ne tournent pas assez en Loire-Atlantique. Je pense que ça devrait être notre but à nous, les petits lieux, de faire jouer les gens du coin qui n'arrivent pas à jouer ici. Ils sont obligés d'aller à Bordeaux pour vendre leur spectacle alors qu'il y a des salles ici !


En plus, sur un plan logistique et économique, c'est bien pour tout le monde.


Oui. Ils n'ont pas à se taper des frais de déplacement de ouf et, nous, les artistes sont sur place. En plus, nous en tant que tout petit, on s'adapte. On va fournir de la résidence pour re-bosser le spectacle. On essaie de pallier un peu notre petitesse en terme de jauge, en fournissant de l'aide, de l’accompagnement. Comme on peut quoi. Les émergents, c'est un peu le même cas, ce sont des spectacles qui n'ont pas été programmés ou très peu. Ils ont besoin de se roder pour se vendre derrière. Krapo Roy, c'est la bonne place pour.


Parallèlement, à ça, les ateliers continuent et ils sont complets aussi...


Oui.Tout a fait, on a plus d'ateliers que juste les miens, on s'est agrandis. On a des ateliers théâtre assez classiques, qui sont vraiment des cours et donnent lieu à représentation en fin d'année. Pour s'adapter aussi, on a des ateliers sans représentation finale. Au début, pour moi, c'était un non-sens total. C'est comme si tu faisais tout le boulot et que tu ne profitais pas du joujou fini. Mais, il y a plein de gens à qui ça va, parce qu'ils n'ont pas le temps, ils ne peuvent pas s'engager, c'est trop compliqué. Dans mes deux ateliers qui étaient des ateliers classiques, les gens me sont restés hyper fidèles et les têtes ne bougent pas. Ce sont des ateliers de théâtre, mais ça finit par être plus proche de la troupe amateure, autonome. Du coup, j'ai complètement abandonné la terminologie de cours de théâtre, je fais des ateliers de création. Le but, c'est de créer des spectacles. Apprendre le théâtre, pour moi, c'est un effet secondaire, de monter un spectacle et de jouer, dans ces ateliers-là. Il y a des gens qui sont là, ils se sont appropriés Krapo Roy et ils le soutiennent avec leurs moyens. Ca fait partie d'eux maintenant, c'est leur lieu à eux. Là, on papote pas mal sur les réseaux sociaux avec les élèves, j'ai balancé une photo du théâtre... Et c'est ah le lieu nous manque, on a envie d'y être, de retourner sur son plateau. Il y a un côté... L'important, c'est ça aussi, que les gens puissent faire de ce lieu le leur. On essaie de le faire à notre image, qu'il soit accueillant, pas guindé... Qu'on se sente bien et ça marche.


Et, malheureusement, cette année est arrivé le Coronavirus...


Samedi 14/03/2020 au Krapo Roy

Le Covid-19 et c'est la merde. Pour tout le monde, tous les secteurs. Je vais parler de celui que je connais le mieux, la culture, étrangement. On est touchés extrêmement durement. On a dû arrêter toute activité dès le début du confinement. Pour tout dire, on avait un concert de Garance le samedi 14 mars. Juste avant de lancer le concert, on a appris cette décision d'Etat. On savait qu'à l'issue de la soirée, tous les lieux culturels, les bars, les restaurants devaient fermer... On a joué le concert comme si c'était le dernier spectacle avant la fin du monde. C'était très curieux en terme d'atmosphère et d'ambiance. Il y avait de la tristesse, de la joie. C'était sucré salé. Très étrange. On a fermé les portes et on s'est confinés trois jours plus tard. Tous. Là, tout est à l'arrêt. La salle est vide, il y a encore le décor d'un spectacle qui était prévu dans les lieux pour le dimanche. Il y a un petit côté abandonné. J'y suis allé un peu pour le boulot. Mais très peu. Une scène seule... comme ça, je ne vais pas créer tout seul. Créer, c'est un travail d'équipe. Je pourrais, mais ça manque d'intérêt. Et puis, la période n'aide pas à aller bosser seul, à créer des choses... Il y a un côté recueillement et inquiétude, c’est dur de préparer l'avenir. On est toujours le cul entre deux chaises en se disant à quelle sauce on va être mangés demain. Il faut créer, avancer, ne pas se laisser abattre. Mais il y a une espèce de pesanteur, parce que: c'est quand demain? Est-ce qu'en septembre on sera autorisés à rejouer? Ou en octobre? Ou en janvier prochain? On n'a aucune certitude. On est dans un flou total. Et si on peut rejouer, dans quelles conditions? Est ce qu'on va devoir mettre un "pare-brise" de scène en plexiglass pour empêcher les postillons de comédiens d'aller jusqu'aux spectateurs? Est-ce que les comédiens devront être masqués? On n'en sait rien.


La situation est unique et c'est super compliqué...


Oui. Et on est tous touchés. Nous, on sait qu'on sera parmi les derniers à reprendre. Tous les secteurs sont durement touchés, mais le nôtre il va être sinistré très fort. Comme je l'ai déjà dit, j'ai mal à ma culture en ce moment et je pense fort au autres théâtres, le Belleville, le Théâtre de Poche Graslin…


On va essayer d'être positifs. Comment vois-tu les choses? Dans quel dynamique te projettes-tu quand même?

Les "Folies Jamin"

Nous, de toutes les manières, on se projette pour une réouverture en septembre. On a eu six mois d'empêchement, là. On veut que ça reparte. Il faut que ça reparte. Déjà notre spectacle maison Chronique d’un petit pays, on s'est donnés de la peine, du sang et des larmes, à créer pendant un an et il a été annulé juste avant sa première. On devait jouer le vendredi 20 mars. Du coup, on va profiter du déconfinement pour retravailler, l'améliorer, le dé-rouiller, le rebosser pour le reproposer dès septembre. En plus de ce spectacle, on est en train d'essayer de recaser toute notre fin de programmation qui a été déprogrammée sans trop toucher aux accords passés avec les spectacles qui devaient jouer la saison prochaine. On essaie de caser tout le monde. On a aussi deux festivals qui se sont annulés. Un festival de spectacle amateur fin juin qui, du coup, ne peut pas voir le jour. Et, on avait un autre Festival, le 1er samedi de juillet, "Les Folies Jamin" autour de l'ambiance et de l’esthétique 1900. Ça aurait dû être la 2ème édition. On va faire une édition blanche et on fera une édition 3 en juillet d'après. On essaie de faire en sorte de ré-attaquer deux fois, trois fois plus fort. On se débat pour ne pas se noyer...


Mais vous avez plein, plein, plein de monde qui vous soutient. C'est beau.


Très, très clairement, il y a des gens qui nous envoient des messages: "je ne sais pas comment je peux vous aider, mais si vous avez besoin, n'hésitez pas". On a des gens qui nous font des dons pour nous aider à surmonter la période... On a tout un tas de monde, vraiment, même des gens qu'on ne connaît pas, qui veulent nous aider, nous soutenir pour qu'on continue d'exister, pour la réouverture. C'est hyper plaisant, hyper gratifiant, et on se dit que ce qu'on a fait jusque là, n'était pas pour rien. Franchement, on a de la chance d'avoir autant de gens bienveillants à notre égard. Moi, je ne sais pas faire grand chose, mais ce que je fais, je le fais à fond et apparemment ça plaît aux gens et ils veulent que ça continue. Il ne faut absolument pas les décevoir.


Donc, on croise les doigts pour septembre.


Voilà. On veut repartir plus fort, plus haut... Initialement, "Chronique d'un petit pays" avec Damien, on l'avait programmé pour 18 dates. Qu'à cela ne tienne, on va se le programmer minimum pour 30 dates la saison prochaine. On va y aller 2 fois, 3 fois plus fort.


On va conclure après. Mais combien de places physiques?


À l'heure actuelle, nous avons 40 places. On en aura sans doute un peu moins à cause des contraintes de distanciation sociale et tout ça. On va faire le maximum pour réouvrir dans de bonnes conditions sanitaires pour ne pas être un cluster de contamination. C'est la santé des gens avant tout.


Ce qui est pas mal, c'est que “Chronique d'un petit pays” est un seul en scène...


C'est vraiment une force qu'à ce spectacle par rapport à la période. Vu qu'on est seul sur le plateau, on n'a pas besoin de se tripoter avec d'autres comédiens... On peut réadapter notre mise en scène par rapport aux conditions sanitaires. De toute façon, on va aménager la salle de manière à mettre en sécurité les gens. On va très probablement opter pour un pare-brise de scène en plexi pour éviter de postillonner sur les spectateurs.


Bravo Alexis! C'est super. Un petit mot de conclusion. La culture pour toi, c'est quoi? Le théâtre, c'est quoi?


En mise en scène au Théâtre de Poche Graslin (Nantes)

Pour moi, le théâtre, la culture, c'est de la nourriture de l'esprit. C'est ce qui nous permet de tenir debout, la tête fièrement dressée en haut de la colonne vertébrale, parce que c'est ce qui va nous permettre de réfléchir, de nous questionner sur la société, sur notre place en son sein. La culture, c'est vraiment le matériau qui nous permet de faire société, d'avoir des citoyens éclairés qui s'interrogent sur leur condition et sur le sens de tout ça. Qui ne se laissent pas berner par les miroirs aux alouettes qu'on essaie de leur vendre à longueur de temps.


Et toi, personnellement, par rapport à tout ça ?


Moi, je suis un petit grain de sable parmi des centaines et des milliers d'autres petits grains de sable qui font leur possible pour faire en sorte que ça continue d'exister. Et grains de sable à côté de grains de sable, je pense que tous ensemble on va former un sacré bac à sable pour modeler des super châteaux, faire de super constructions et préparer des lendemains d'après confinement. Modeler toute cette matière qui nous a été donnée par ce temps un peu volé au temps, à être en famille, à être ensemble, à pouvoir se questionner. Je pense que moi, comme les autres, l'après confinement on va vraiment envoyer du lourd en terme de spectacle, d'histoires à raconter aux gens, d'interrogations sur le monde et tout ce qui nous entoure.


Merci à toi, bravo et Vive le Krapo Roy!


Merci à Valérie J. pour la mise en contact... Propos recueillis par #PG9.



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