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[Métiers de la Culture] Guillaume Leuillet. Assistant réalisateur. Le cinéma jusqu’au bout du monde

Notre exploration des métiers de la culture continue. Deux entretiens précédents abordaient déjà le sujet du management de jeunes artistes et de l’assistant mise en scène en spectacle vivant (théâtre/ opéra):


[Métiers de la Culture] Doriane Nsiala. Manageuse de jeunes artistes (Culture Etc, 26/11/2017) https://www.facebook.com/notes/culture-etc/m%C3%A9tiers-de-la-culture-doriane-nsiala-manageuse-de-jeunes-artistes/1983054318615464/


[Métiers de la Culture] Valérie Nègre. Assistante aux côtés de Wajdi Mouawad, Patrice Chéreau, Yasmina Reza et des autres... (Culture Etc, 1er/10/2018) https://www.facebook.com/notes/culture-etc/m%C3%A9tiers-de-la-culture-val%C3%A9rie-n%C3%A8gre-assistante-aux-c%C3%B4t%C3%A9s-de-wajdi-mouawad-patric/2175275316060029/


Cette fois, nous allons faire une incursion dans le monde du cinéma avec Guillaume Leuillet, un jeune assistant réalisateur (mais pas que) au parcours très très particulier. Après avoir démarré sa carrière en France, Guillaume s’est en effet exilé à Montréal au Québec où il a vécu des aventures extraordinaires. Préparez-vous à un voyage courageux au bout de soi-même! Bonne lecture



Bonjour Guillaume ! Tu es de retour en Europe... après avoir passé combien de temps au Québec ?


Bonjour Philippe. Je viens de passer 4 ans au Québec pour y rester dans le fond deux fois. J'ai une première fois quitté la France au cours de l’hiver 2014, je suis revenu quelques mois en 2016 pour des questions de visa avec des incertitudes sur un nouveau départ... mais je suis quand même reparti dans la foulée.


Un exil ?

Je suis parti parce que j'avais envie de me découvrir, de savoir vraiment qui j'étais. Je voulais continuer à faire du cinéma et de la télévision, comme ce que j'avais commencé à faire en France, mais je me suis dit: “on va tout recommencer avec humilité et faire tout ce qu'on peut”. De toutes façons, il fallait que je travaille, alors mon premier job a été “commis de plancher” sur le marché Jean Talon, plus grand marché de fruits et légumes de Montréal. On était en plein hiver, il faisait – 20 degrés dehors. C'était très, très rude. Après, j'ai travaillé dans une chaîne de magasin de produits à très petits prix, j'y suis resté jusqu'à la fin de mon premier permis de travail. Parallèlement à ça, j’ai multiplié les démarches. J'ai pu rentrer dans le monde du cinéma à travers le court-métrage, en tant qu'assistant réalisateur. J'ai eu la chance de rencontrer des personnes bienveillantes qui m’ont compris et fait confiance. Au bout de 6 mois sur place, j'étais donc sur des films. La fidélité des personnes rencontrées sur ces premiers projets a fait que je suis passé assistant-réalisateur sur du long-métrage dès fin janvier 2015. Après, j'ai fait beaucoup d'affaires en télé et cinéma. Mais il faut savoir que, là-bas, la position des syndicats est très importante. Si on veut être non seulement reconnu professionnellement et en plus avoir le droit de travailler à toutes les saisons, il faut être membre d'au moins un syndicat en fonction des métiers qu'on fait. Si on est assistant-réalisateur, c'est un certain syndicat, régisseur c'est un autre, etc. Je voulais donc rentrer à “l'Alliance Québécoise de l'Image et du Son” pour pouvoir tourner en hiver où ça tourne beaucoup moins. Je ne trouvais pas de travail parce que les syndiqués sont prioritaires et que je ne l'étais pas. Pour être syndiqué, il faut avoir travaillé suffisamment et accumulé 90 “crédits”. Ca m'a pris trois ans et demi. J’y suis parvenu vraiment à la toute fin de mon permis de travail, 3 mois seulement avant mon départ.


Pour obtenir des crédits, il faut travailler d’une manière ou d’une autre...

Oui, tout à fait. En cherchant, j’ai accepté pas mal de postes qui n'étaient pas forcément dans ce que je croyais être mes amours au début. Par exemple, la production. Finalement j'ai adoré ça! C'est en cherchant à devenir membre que j'ai fait des postes par-ci par-là en lien direct avec la production. Cette envie d'accumuler des crédits a fait que je me suis vraiment diversifié et que j'en connais plus aujourd'hui. Mais, finalement, le syndicat je n'ai jamais eu trop affaire à ses services.


On va récapituler. Tu pars de France au Canada, tu travailles dans un marché puis dans un magasin, tu rencontres du monde qui te permet de commencer à mettre un pied dans le monde du cinéma et de la télé et de fil en aiguille, tu fais d'abord des courts métrages puis des longs. Tu es passé sur des longs parce que les personnes avec qui tu étais ont fait de même ou parce qu’on t'a recommandé ?


Le jeune cinéma québécois est extrêmement créatif et productif (mais je suis certain qu’il est aussi très vivace en France!). En tous cas, les québécois s'auto-produisent beaucoup et montent des sociétés de production très très jeunes. Et puis, chose très importante, le court-métrage est désacralisé au Québec. En France, j’ai toujours eu l’impression qu’on jouait notre carrière dès notre 1er court-métrage. Les québécois sont plus sereins. Ils conçoivent le court comme un exercice avant de passer au long. L’échec n’est pas si grave… Pour autant, ils accordent beaucoup de soin à leurs courts et ce format y est vraiment soutenu et diffusé, dans des festivals notamment. J'ai donc travaillé avec plusieurs sociétés de production, en leur restant fidèle. Ce monde est en pleine effervescence et explose année après année et je suis arrivé au balbutiement de certaines de ces sociétés qui sont passées au long en effet.


Je pense à “Déserts”, le 1er long-métrage sur lequel j'ai travaillé en tant qu'assistant réalisateur. Il a été coproduit par Guillaume Colin, quelqu'un sans qui je ne serais pas allé aussi loin. On a fait sur 4 années je pense, près d'une dizaine de courts-métrages et 2 longs je pense. Ca a été comme ça d'abord et puis après j'ai été référé. Souvent. J'ai eu la chance d'avoir des amis fidèles et qui avaient la générosité de parler de moi autour d'eux.


Tout ça c'était à Montréal ou à Québec ?


A Montréal.


Est-ce que les deux villes sont similaires... Est-ce qu'on peut travailler dans les deux?


Il y a un milieu à Québec, ça travaille. Maintenant, on le sait tous, au Canada, le gros de l'action se fait à Montréal, Toronto et Vancouver. À Montréal, non seulement il y a beaucoup de productions du Québec, mais il y a aussi les américains qui viennent tourner. C'est à la fois anglophone et francophone. Je sais néanmoins que Steven Spielberg y a tourné au moins une séquence de “Catch me if you can” à Québec. Je ne voudrais pas commettre d'impair, mais la différence qu'il y a entre les deux villes, c’est que Québec est un fief de la francophonie alors que Montréal se rapproche plus d'une ville monde tout en étant québécoise avec une vraie empreinte de ses habitants francophones. Il y a beaucoup de choses à Montréal! Ces dernières années, il y a eu de très gros tournages, tels que John Wick 2, les derniers X Men, Death Wish… Des réalisateurs tels que Roland Emerich, Robert Zemeckis et Darren Aronovsky sont passés par là. Ca se compte en 100 aines millions de $ d'investissements américains, c'est très gros. Et ça tend à se développer encore… J'entends moins parler de choses à Québec.


Quand tu es arrivé au Canada, tu es arrivé à Montréal ?


Oui et je n'en ai jamais bougé parce que je suis tombé amoureux de la ville aussi


Donc, tu arrives là bas, tu fais ton trou en passant par des petites prods qui deviennent des prods plus importantes et qui t'emmènent avec toi...

C'est ça. J'ai commencé en télé, parce que sur une websérie où j'étais 3ème assistant-réalisateur, j'ai rencontré une directrice de production avec qui ça a été un coup de foudre et humain et professionnel, on est restés très très proches. Elle m'a amené avec elle sur bon nombre de ses projets où j'ai été son adjoint. C'est comme ça que j'ai découvert la production. Elle m'a emmené d'abord en régie et puis très très vite elle m'a fait grandir. Il faut savoir qu'au Québec on nous fait grandir très très vite. On nous fait confiance, on ne regarde pas forcément ce qu'on a fait comme études. Ils s'en foutent complètement. Ca se passe beaucoup dans les yeux et dans l'envie. Elle m'a emmené très très vite, elle a senti en moi plus de choses que j'en sentais moi-même et elle m'a fait évoluer de régisseur à son assistant pour ensuite elle m'a même propulsé en tant qu'assistant-réalisateur sur des projets par la suite en télé. Elle m'a emmené avec elle. Puis en cinéma, ça a été pareil. J'ai rencontré une grande assistante réalisatrice, Catherine Kirouac, très jeune, extrêmement talentueuse, qui m'a pris sous son aile aussi (ça la ferait rire de lire que je dis d’elle que c’est une grande assistante réalisatrice, mais je le pense sincèrement). Elle a eu la gentillesse de me donner des conseils, des contacts, de me recommander. Sans Catherine au cinéma et sans mon amie directrice de production en télé, sans ces deux personnes, je n'aurais jamais fait ce que j’ai fait. Clairement.


De fil en aiguille, tu es devenu assistant-réal et assistant de production, là-bas ?


Oui.


Qu'est ce que ça veut dire assistant-réalisateur ?


Etre assistant réalisateur, c'est tout d'abord un privilège. Parce que c'est l'opportunité d'aider un réalisateur à ancrer dans la réalité ce qu'il a dans la tête. L'aider à trouver les outils nécessaires à mettre en place, à concrétiser ce qu'il a imaginé. Ca commence évidemment par lire le scénario avec soin, puis comprendre la vision du réalisateur (via les discussions autour de la note d’intention, du découpage technique…). En tant qu'assistant réalisateur, je ne rentre pas dans un projet si je ne tombe pas amoureux de l'artiste et de l'humain parce que c'est très important de croire en une vision. C’est un poste qui demande beaucoup de soi-même, beaucoup d'abnégation! Il faut tout d'abord lire le scénario, puis le dépouiller, puis aller gratter tous les aspects, techniques, dramaturgiques du film sur chaque scène: en quoi ça consiste, combien d'acteurs, combien de figurants, quels sont les décors, quels types de costumes sont utilisés, quels sont les accessoires, quelle est la couleur, imaginer l'empreinte déjà au niveau narratif du film, ça c'est une première étape.


Et ça se fait avec quels éléments sous la main?


On part du scénario et puis on le gratte vraiment. C'est comme si je secouais très fort un arbre pour en faire sortir les fruits qui vont me permettre de refaire l'arbre à l'identique un peu plus loin.


Et ça se fait tout seul ou avec quelqu'un ?


Au Québec, j'avais une grosse phase de travail moi-même et ensuite, si j'avais la chance d'avoir un 2ème assistant-réal, cette personne-là m'aidait pour une 2ème lecture en apportant sa contribution (je n’ai jamais eu la chance d’avoir un 2ème en fait!). Il y a les chefs de département aussi, qui vont dépouiller à leur manière le film. Un directeur artistique va travailler avec son équipe d'accessoiristes, de décorateurs, ils vont aller eux mêmes faire leur dépouillement et ensuite on va tout comparer, s'assurer qu'on est sur la même longueur d'onde, qu'on n'échappe rien. Il y a une chose aussi à ne pas oublier dans le dépouillement ce sont les droits musicaux. Parce qu'il y a des choix musicaux parfois très précis de la part du réalisateur et ça nous appartient en tant qu'assistant de faire cette première étape. Parfois, le réalisateur veut qu'il y ait un morceau et il n'en démord pas. Donc, on envoie tout ça après aux différents corps de métiers, notamment la production, pour que chacun fasse son travail derrière. Un assistant réalisateur n’est pas seul. Il coordonne le travail des départements, mais il n'est pas seul.


Quel rapport entretiens-tu sur cet aspect-là des choses avec le réalisateur ?

En tant qu'assistant réalisateur, il y a toujours une phase où j'aime être seul avant de comparer mon dépouillement avec ce que le ou la réal a en tête. Parce que si je ne me détache pas du réalisateur, je vais me laisser embarquer sur de l'à peu près! Les artistes, parfois, ont de l'à peu près dans la tête, c'est pas du tout une critique, il en faut pour avoir de grandes visions. Ce que je dis là ne marche vraiment que si le réal a écrit le scénario. Si c’est l’œuvre d’un scénariste, c’est souvent beaucoup plus précis. En effet, le scénariste utilise des codes très pro qui permettent à toute l’équipe de visualiser facilement ce qu’on verra à l’écran. Donc, j'ai cette première phase où je travaille tout seul et ensuite, je vais voir le réalisateur. Voilà mon dépouillement est-ce que tu es d'accord avec moi sur ce que j'ai vu? Quand tu dis que tu veux, je sais pas moi, une poignée de figurant c'est 15 ou 20 ? Quel âge ? Etc. On va aller gratter des éléments qui n'apparaissent pas forcément dans le scénario. Il y a donc une étape très concrète, le dépouillement de ce qu'on a lu et ensuite avec les réflexions qu'on aura pu avoir, on va préciser.


Ca nécessite de comprendre vraiment la couleur du film ?


Oui, tout à fait. C'est en ce sens où je n'accepte pas un film si je ne “tombe pas en amour” avec le réalisateur. Si je ne comprends son univers, si je ne partage pas sa vision, je ne vais pas faire du bon travail, je ne vais pas le servir, ça serait et mauvais pour moi et pour lui ou elle. C'est pour ça qu'assistant réalisateur est un métier qui demande une forme de confiance en soi. Parce qu'on coordonne le travail de tout le monde, mais il faut aussi une grosse part d'humilité et savoir dire non au projet quand on sent qu'on ne sera pas le meilleur pour le servir. Si tu ne comprends pas la couleur du film, ça ne sert à rien d'y aller. En tous cas, c'est ce que je pense.


Comment fait-on pour la comprendre ?


On discute beaucoup avec le réalisateur avant. Ca m'est arrivé, à la lecture d'un scénario, de ne pas forcément avoir le coup de foudre avec l'histoire. Mais en discutant avec le réalisateur pendant 2 heures avant de commencer le travail, il m'a exposé sa vision, la tonalité musicale, les couleurs, c'est très très basique les couleurs qu'il imaginait dans son film. Par exemple, il y avait des couleurs qu'il voulait et d'autres qu'il ne voulait absolument pas. C'était très écrit déjà dans sa tête. Au bout de deux heures quand même, quand on discute de cinéma et de la pluie et du beau temps avec quelqu'un, on commence à sentir sa sensibilité profonde. Moi, je me laisse vraiment guider par mon instinct. Pour “Réservoir”, le dernier film que j'ai fait, ça a été un coup de foudre instantané. J'ai cru en son histoire dès le début parce que ça me touchait personnellement et puis il y avait une espèce de logique, d'évidence. Je pense qu'il faut une forme d'évidence dans le rapport qu'on entretient avec le réal dès le début. Mais, encore une fois, c'est ma façon de voir. Je pense qu'il y a des assistants-réalisateurs qui pourraient se laisser embarquer sur des projets auxquels ils ne croient pas du tout, ça n'est pas mon cas.


On va revenir après sur “Réservoir”, mais une fois qu'on a embarqué dans un film parce qu'on est séduit par le projet et la personne qui le mène, qui construit l'équipe ?

Je ne sais pas s'il y a une vraie règle. Le chef opérateur (ou directeur de la photographie), c'est souvent lui qui va aller choisir ses assistants et son équipe d’électros. Pour l'assistant réal, ça découle du réal je dirais. Il va aller choisir son 1er. Si l'assistant réalisateur a son équipe et que le réalisateur l'accepte il n'y aucun problème, ça pourra se faire comme ça. Pour l'équipe artistique, c'est la même affaire, les gens aiment s'entourer de gens qu'ils connaissent, parce qu'on travaille plus vite et mieux, on se comprend rien qu'en se regardant... Ce sont donc souvent les chefs de département qui choisissent, mais attention, ça n'est pas une règle scolaire. Il n'y en a pas vraiment dans ce métier d’ailleurs. Ca peut être le directeur de production qui a envie de placer des gens qui sont très compétents. Je sais qu'au Québec, ça allait dans les deux sens : soit les chefs de département suggéraient, soit la direction de production disait écoute, j'ai quelqu'un à te proposer, est-ce que ça t'intéresse d'essayer. J'aime quand même quand ce sont les chefs de département qui peuvent choisir parce qu'on va vers l'efficacité.

Et qui choisit les chefs de département ?


C'est vraiment un mariage entre la production et le réalisateur. Le réalisateur, pour moi, devrait avoir la primeur de choisir son Directeur de la photo et son assistant-réal. C'est très très très risqué d'être réalisateur, c'est un métier très stressant. On s'implique humainement corps et âme dans son film. Et à chaque fois, outre le producteur bien sûr, c'est quand même le réalisateur qui prend le plus de risque. S’il n'a pas la possibilité d'avoir une équipe qui le rassure, c'est dangereux. Voilà. C'est vraiment un jeu de confiance, je pense entre la direction de production et le réal. Mais je ne sais pas comment ça se passe en France !


Là, on est effectivement au Québec, effectivement. Et on va y rester. Peux-tu nous parler du film “Réservoir” et de ce qui s'est passé sur ce tournage assez spécial... Comment as-tu rencontré le projet ?

Une productrice de Montréal avec laquelle j'ai beaucoup travaillé, Julie Groleau, m'a toujours fait confiance. Alors qu'on travaillait sur un autre projet, elle me propose ce long métrage ,“Réservoir”. Elle m'envoie le scénario, je le lis et waow le projet autant dans sa forme que dans le fond me touchait beaucoup. Je savais que ça allait faire un beau film rien qu'à la lecture et je me disais qu'en tournage ça allait être une expérience incomparable. Donc le film est arrivé comme ça. J'ai dit que j'étais très intéressé pour le faire, j’ai rencontré Kim St-Pierre, la réalisatrice. On était plusieurs assistants à la rencontrer pour le poste. Et pour moi ça a été vraiment un coup de foudre. Je crois que c'est partagé, mais je ne voudrais pas parler pour elle. On sentait qu'on avait une sensibilité très proche. On avait envie de mener le film de la même manière en s'entourant d'une équipe de guerriers passionnés et patients parce qu'on savait que le film allait être difficile à faire. C'est comme ça que tout a commencé.


Le film parle de quoi ?


C'est l'histoire de deux frères, Simon et Jonathan, qui à la suite du décès soudain de leur père décident de partir ensemble. Ils font un voyage de pêche dans l'espoir de retrouver le chalet familial de leur enfance. C'est un projet très ambitieux parce qu’ils n'y sont pas allés depuis des années, ils ne savent vraiment pas où il est. La seule chose qu'ils sachent c'est qu'il se trouve au Réservoir Gouin, d'où le nom du film. Il faut savoir pour l'anecdote que le Réservoir Gouin c'est une zone qui fait à peu près 60 km sur 60 km, qui a été en grande partie inondée par Hydro Québec, l'équivalent d'EDF là-bas, pour développer l'énergie hydro électrique. C'est un endroit où il y a une infinité de baies, de petites criques, de plages, donc autant dire que trouver la chalet là-dedans, c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin.


Donc les deux frères décident de partir ensemble faire cette quête-là.


Oui. Ils décident de partir tous les deux. C’est un film sur le deuil et, surtout, la fratrie. Deux frères qui ne se comprennent plus sur tout. Ils vont réapprendre à se connaître.


Et vous êtes partis à l'aventure... Tout le film se passe là-bas ?


Non. Le début du film se passe en région montréalaise, mais très vite on accompagne les frères jusqu'au réservoir. 70-80% du film se passe sur l'eau. Ca a été tourné sur un bateau à 75%, c'est en extérieur. A la lecture du scénario, on savait déjà que ça allait être difficile.


Sur un bateau ?


C'est un bateau maison. Il faut vraiment imaginer un bungalow posé sur un bateau. Ils partent là-dessus pour leur voyage de pêche et, en même temps, ils s'arrêtent pour pêcher, discuter, parler de la vie... Ils sont dans cette quête, cette recherche du chalet qu'ils ne savent absolument pas où situer. Ils ont très peu d'indices pour savoir où le chalet se situe. Ils partent vraiment vers l'inconnu. Tout le film se passe sur ce bateau à l'exception de quelques scènes qui sont sur terre. Selon moi, c'est un film qui ne ressemble à aucun autre. Pour la petite anecdote, le film a été tourné en majorité dans l'ordre chronologique. On voulait accompagner les deux frères, que les acteurs et l'équipe technique suivent l'expérience des frères et vivent le Gouin en même temps qu’eux. C'est vraiment indescriptible comme endroit. Perdu au milieu d'une zone forestière gigantesque. Le village le plus proche est à 45 minutes de là. La communication vers l'extérieur, y compris dans le village, est extrêmement limitée. Il faut des téléphones satellite qui ne passent pas tout le temps ou alors internet, mais ça ne marche pas tout le temps non plus. Nos liens avec l'extérieur dépendaient d'un groupe électrogène. On a été presque « rationnés » au même titre que les deux frères le sont. Coupés du monde... Il sont coupés du monde, sur l'eau, à la recherche du chalet de leur père. Il faut vraiment le voir comme ça.


Avec 45mn de trajet à faire avant de trouver le 1er village avec un être vivant on va dire...

Oui. Ca, c'est pas forcément des choses qui sont explicitées dans le film, on espère que les gens vont se rendre compte de la grandeur incroyable de cet endroit. Je n'avais jamais vu ça. C'est un lieu incomparable avec tout ce que j'avais vu de ma vie.


Un lac de 60 km x 60 km ?


C'est une zone inondée. Je sais même pas si c'est un lac, je ne sais pas comment dire. C'est tellement vaste qu'on a presque l'impression de subir la mer... Il y a beaucoup de vent et presque des vagues. Il y a quelque chose qui dépasse le lac en tant que tel... La nature a pris le dessus sur nous et il a fallu qu'on s'adapte à elle. Nous, en tant qu'équipe de tournage, on était rationnés. Quand une voiture partait faire des courses, on était tous là à faire une petite liste ramène moi ci, ramène moi ça... C'était une expérience incroyable, humainement et professionnellement. Pour moi, il y aura un avant et un après Gouin. Quand on connaît le lieu et qu'on sait que les deux frères vont chercher quelque chose là-bas. On se dit woow, ça pas être simple !


Le tournage a duré combien de temps ?


En globalité, Montréal et le réservoir inclus, ça a pris 17 jours. Seulement.


C'est rien !


Il faut savoir qu'au Québec on tourne en général plus vite qu'en France. La majorité des films québecois un film moyen, un long métrage, sauf erreur de ma part, c'est entre 20 et 30 jours. Sur le papier “Réservoir” devait faire à peu près 90mn. Mais Kim est tellement contente de ce qu’elle a -parce qu’on a pu tout tourner malgré la difficulté- qu'elle dit qu'elle pourrait faire un film de 2 heures. Les québecois sont habitués à tourner vite et vraiment bien. Il y a une qualité visuelle et technique extra malgré la rapidité de tournage... 17 jours!


Ca veut dire que vous faites moins de prises de chaque plan qu'en France ? Quel est le secret de ça ?

Ecoute, sur un long métrage sur lequel j'avais tourné, qui avait 30-35 jours de tournage, ils en faisaient quand même énormément. Je ne sais donc pas si c'est ça le secret. Dans le cas du film, c'est sûr que Kim ne faisait pas beaucoup de prises. Elle était assez certaine de ce qu'elle avait en tête... Quel serait le secret ? D'avoir de l'imagination très vite, de concevoir les choses avec plus de simplicité, d'accepter la difficulté du délai, de vivre avec. Ca commence par ça. Evidemment qu'ils aimeraient avoir plus de temps pour faire les choses. Je ne sais pas, je pense, aussi, que les québecois ne sont pas dans le conflit... Je suis sûr que ça joue. Malgré toutes les difficultés qu'on a eues dans ce film, on a eu une équipe incroyable. Il n'y a jamais eu un mot plus haut que l'autre, personne n'a jamais crié sur le plateau. Jamais.


Une équipe soudée...


Oui ! Humainement, je pense que pour tourner vite, il faut que l'équipe se comprenne, se fasse confiance. Les québécois sont vraiment là-dedans. On avait cette capacité à retourner une situation en deux secondes. Quand on ne pouvait techniquement pas tourner une scène parce que le ciel n'était pas avec nous, que le réservoir n'était pas avec nous, parce que la nervosité de l'eau avait évidemment des conséquences sur notre tournage, c'était très facile de se retourner. Les acteurs et les techniciens étaient avec nous et nous faisaient confiance. Ca prenait pas plus de 5 minutes pour changer de scène, de séquence. C'est très agréable de tourner dans ces conditions-là. Après, un autre secret je pense, c'est la préparation des films. Ils sont quand même pas mauvais et c’est peu dire. On prépare très bien, on envisage très vite tous les plans B possibles, ça commence pas mal par la bonne entente et puis le fait de se dire de toutes façons, on n'a pas tant de moyens. Bien sûr, je dirais pas ça sur tous les films, il y en a qui ont quand même beaucoup d’argent et dont les tournages sont aussi longs qu’en France. Mais les québécois sont des gens qui ont une vraie capacité à utiliser leur imagination, à faire les choses avec simplicité et talent…


Donc, là le film est fini de tourner, il est en montage ?


Le montage a commencé tout récemment oui.


Il est prévu pour une sortie a priori quand, tu sais ?


2019. Sauf erreur je me demande si Kim n'avait pas imaginé avec la production, une sortie public avant l'automne 2019 pour se donner la chance de présenter le film à certains festivals avant ça. Mais je ne sais pas ce qui aura été décidé avec les distributeurs…


Et de tous les projets sur lesquels tu as pu être 1er assistant au Québec sur des longs-métrages, c'est celui qui t'a le plus marqué ou tu en as fait combien d'autres ?

Ecoute a priori, j'en ai fait 3 autres, parce qu'il y en avait un c'était 4 courts-métrages, un par saison, le réalisateur voulait faire à la base 4 courts, mais finalement il en fait un long-métrage, on va dire 3 autres longs. Dire qu'il m'a le plus marqué, au niveau de l'effort qu'il m'a demandé dans ma position d'assistant, oui, c'est le plus marquant. Parce que mon Dieu ! Rien qu'à la lecture du scénario, tu sais que ça va être compliqué, quad tu es assistant, il n'y a pas de secret, tu sais très bien quand tu lis le scénario qu'il se passe 75% du film en extérieur et sur l'eau, tu sais que ça va être compliqué, que ça va être une logistique très difficile et le réservoir ne nous a pas épargnés non plus. Ca été très marquant à ce niveau-là de mon travail d'assistant réalisateur, on changeait le plan de travail tous les jours. Dans les toutes premières journées sur le réservoir, tous les jours j'ai changé de plan de travail. C'était incroyable. Parce que la météo n'était pas avec nous, parce qu'on a eu des contraintes techniques assez sérieuses... Le bateau est tombé en panne sur une journée de tournage ! Donc, à ce moment-là, que fait-on pour perdre le moins de temps possible ? Qu'est-ce qu'on peut tourner en intérieur où on ne voit pas le bateau avancer ? Ca a été sans cesse une gymnastique cérébrale pour permettre sans cesse au film de tenir debout. Donc on changeait le plan de travail sans cesse. Des fois, ça arrivait même que j'aille voir les comédiens pour leur dire vous allez tourner cette scène-là et puis 15mn après la météo changeait complètement. On était un peu pris au piège et puis il fallait travailler avec humilité dans le sens de la nature. Donc, là-dessus, ça a été très marquant oui. Sur la difficulté que ça a impliqué à le faire. Après, chacun des films que j'ai fait m'aura marqué. Sérieusement. Je me sens très chanceux parce que j'ai fait vraiment des beaux films. J'ai eu cette opportunité en suivant la vision de réalisateurs très talentueux. Je suis très fier de chacun de ces films et chacun m'aura marqué d'une façon ou d'une autre. Chacun m'aura fait grandir parce que j'aime le cinéma jusqu'au bout de mes ongles.


Donc là, tu reviens en France pour te re-confronter au monde du cinéma, en France... mais tu l'avais déjà côtoyé avant de partir.


Oui, je l'avais déjà côtoyé. La première fois de ma vie sur un plateau professionnel, c'était sur “Selon Mathieu” de Xavier Beauvois en tant que figurant. Ca s’était super bien passé, ça m’avait beaucoup plu, je m‘étais super bien entendu avec l’équipe... j’ai fait de la régie sur le film après! Sinon, j'avais fait un peu de court-métrage et toujours de la régie. Mais oui, je reviens en France avec un peu une inquiétude à savoir si mon travail au Québec sera reconnu dans l'industrie du cinéma français. Et oui, c'est en même temps très excitant de redécouvrir un milieu dans son propre pays. C'est assez étonnant. Je sais que la hiérarchie n'est pas totalement la même que là-bas, que l'ambiance sur un plateau non plus, mais je trouve ça super excitant de redécouvrir ma passion à la maison, même si la maison, maintenant, c'est aussi le Québec. Je me sens plus un citoyen du monde aujourd'hui qu'un citoyen français. Mais voilà, je suis un fondu de cinéma. Ca me fait peur d'une certaine manière, mais l'excitation est plus grande.


Tu reviens pour être plutôt assistant-réal, comme on en parlait là, plutôt à la prod, à la régie...


Moi c'est sûr que ce qui m'intéresse le plus c'est la mise en scène et la production. Je ne serai pas contre intervenir sur les deux. C'est sûr que assistant-réal c'est super jouissif parce qu'on contribue à l'aspect artistique du film, même si notre activité est quand même très logistique. C'est plus de la coordination, mais.... J'ai envie de dire. J'ai pas envie de me bloquer, tant que l'industrie pourra comprendre que je puisse aimer les deux, je ne serai pas contre continuer un peu dans les deux. Je pense qu'il n'y a pas d'incompatibilité à ces deux activités puisque ça demande une gymnastique cérébrale qui est assez similaire, je ne sais pas. Ca dépend ! Tant que j'aurai la chance de pouvoir servir un projet d'une manière ou d'une autre, que je me sentirai utile à la création de ce projet, je serai très heureux de le faire. En régie, je ne serais pas contre non plus, mais oui, c'est plus quand même pas mal... Je ne sais pas. C'est très difficile de répondre à cette question, je suis tellement passionné, il y a tellement de carrières passionnantes dans le cinéma... C'est comme faire réalisateur plus tard puisque j'aspire à ça vraiment, je n'aurais pas envie que ça vienne contrecarrer mon envie de faire assistant-réal je trouve que c'est un incroyable privilège autant de réaliser un film que d'aider un réal à le faire.


Super. Donc tu arrives à Paris la semaine prochaine et tu pars à la rencontre de toutes les prods qui voudront te rencontrer !


Pour l'instant, il n'y en a pas beaucoup... Mais je vais aller taper aux portes ! L'Amérique du Nord m'a appris une chose incroyable, que je n'avais plus en partant, elle m'a appris à croire en moi et à écouter mes rêves avant d'écouter les jugements des autres. Donc oui, j'irai taper aux portes avec mon CV sous le bras, très humblement, mais avec la ferme intention de percer ici...


Bonne chance Guillaume! Tiens-nous au courant...








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