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[Plonger dans l’âme de...] Raquel Camarinha. Sopranissima!

Les connaisseurs l’avaient déjà remarquée aux Victoires de la musique classique en 2017, mais cette jeune soprano a séduit et ému le monde entier en concluant sur des airs de Bellini et de Puccini le concert final de La Folle Journée de Nantes 2019 sur Arte. Vous allez mieux connaître Raquel Camarinha en lisant l’entretien qui suit et comprendre son approche du chant, centrée sur le texte, son sens et les émotions qu’il véhicule. C’est ce qui a soudé sa collaboration avec Yoan Héreau. Leur travail en commun est très en lien avec la poésie... comme le sera leur concert du 11 février prochain à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet où ils présenteront leur album sorti dernièrement chez Naïve Classique. Raquel Camarinha & Yoan Héreau forment un duo prometteur. Parole à la chanteuse... son compagnon, pianiste, suivra très prochainement! Bravo à eux deux pour la finesse de leur travail et merci pour leur simplicité




Bonjour Raquel, enchanté et bravo à plusieurs titres. J'ai vu une de vos prestations à la Folle Journée, c'était magique, et j'ai entendu ce qui s'est passé sur Arte pour la clôture, c'était absolument époustouflant. Bravo, bravo, bravo...


Bonjour Philippe, enchantée et merci.


Une première question : d'où vient le plaisir de chanter ? De la voix, des mots...


Je pense que c'est avant tout le plaisir des mots. Je fais de la musique depuis toute petite, mes parents sont tous les deux de grands mélomanes, ils m'ont mis au Conservatoire dès mes 5 ans. J'ai donc toujours fait de la musique, la musique a toujours fait partie de ma vie en quelque sorte. J'ai essayé le piano, la flûte, mais c’est la découverte du chant qui m'a vraiment bouleversée. J'avais tout d'un coup un texte, des mots à dire, je comprenais vraiment le message que je voulais faire passer. J'ai un grand amour pour la littérature et le théâtre, j'ai fait un peu de théâtre aussi, le chant me permettait de combiner tout ça. Je pense que c'est vraiment par le mot que je suis venue au chant.


C'est à dire que vous mettez en avant le sens, le discours ?


Oui, le sens, mais aussi la beauté du texte lui-même. Je pense justement à tous ces poètes qui ont été mis en musique par Debussy, Poulenc, Ravel... La musique des mots elle-même déjà est tellement belle, les poèmes si beaux, par leur sens, leur forme, leur mélodie...


Vous lisez beaucoup ?


Raquel Camarinha. Photo: Paul Montag (c)

Oui, beaucoup de littérature globalement, mais j’ai une préférence particulière pour la poésie. J'ai toujours des livres à disposition sur la table de chevet. J'aime bien y retourner, lire quelques extraits, quelques poèmes. Mais aussi des romans, essais…


Est-ce que vous écrivez ?


Plus maintenant. Il y a eu un moment où j'écrivais un peu mais pour moi, jamais sérieusement.


Vous n'aimez pas vous lire ?


Si, mais il y a eu une phase où j'écrivais vraiment beaucoup, surtout de la poésie et parfois des textes en prose, jamais des textes très longs. Je n'ai jamais écrit des choses longues. Après, pour diverses raisons, notamment par manque de temps, j'écris de moins en moins, mais l’envie est toujours là et des fois j'aime bien y revenir.


On va revenir au Portugal. Vous êtes née où ?


Je suis née à Braga, mais j’ai grandi à Póvoa de Varzim, une ville pas loin de Porto au bord de la mer. J’y suis très attachée, à l’océan et à cette plage qui font partie de toute mon enfance et adolescence.


C'est là-bas que vous avez commencé à chanter ?


Là-bas, j'ai fait le Conservatoire jusqu'au moment de passer mon bac. Je n'ai pas fait un cursus musique, mais un cursus scientifique, j’étudiais la musique en parallèle de mes études. Après, je suis allée à l'université de Aveiro où j'ai obtenu ma licence en Chant. C'est à ce moment-là que j'ai commencé vraiment à avoir des concerts, j'ai fait plusieurs productions à Lisbonne. Dès le début de mon cursus, j'ai intégré des productions d'opéra, quand j'avais 18, 19 ans.


Ca veut dire que vous travailliez votre voix à la fois au Conservatoire et chez vous? Votre pratique, la discipline de la voix qu'est-ce que ça représente pour vous?


Personnellement, je ne travaille pas la voix beaucoup d'heures d'affilée, je ne peux pas travailler le chant comme un pianiste ou un violoniste travaillent son instrument. Et donc, très tôt, j'ai commencé à répartir mon travail, à faire du travail à table, où je travaille mes textes, la prononciation, les intentions, j'apprends la musique sans vraiment chanter en voix tout le temps. Et puis, il y a des moments où je travaille la technique vocale, les morceaux. Disons que les heures de travail dans la journée sont réparties de façon assez différente.


Vous prenez autant de plaisir à l'un qu'à l'autre ?


Ce sont des plaisirs différents, mais je prends beaucoup de plaisir dans le travail du texte, oui. Et après quand je peux vraiment le chanter, il y a d'autres sensations et émotions que le chant procure et qui sont aussi très agréables, bien sûr.


A un moment, vous êtes arrivée en France...


Oui, je suis arrivée en France en octobre 2009. J'ai passé le concours d'entrée en Master du Conservatoire de Paris en septembre, j'ai été prise et j'ai tout de suite intégré les classes du CNSM.


Chanter en portugais ou en français est-ce que c'est quelque chose de très différent pour vous?


Raquel Camarinha. Photo: Paul Montag (c)

Ça l'était, mais maintenant ce n'est plus si différent, parce que je me suis vraiment approprié le français. Ca fait presque 10 ans que j'habite en France, le français fait partie de mon quotidien, je le parle à longueur de journée, alors je ne peux pas vraiment dire qu'il y a une différence entre le français et le portugais. En revanche entre le français et l'allemand ou l'anglais ou l'italien oui. Le français est devenu ma langue quotidienne, d'adoption, et pour moi c'est très différent de chanter dans la langue que je pratique tous les jours.


D'une manière sensuelle, il se passe des choses différentes quand vous chantez en français ou en portugais ?


Je ne sais pas si au niveau des sensations c'est différent. Mais d’un point de vue émotionnel, ça me touche beaucoup de chanter en portugais car c’est la langue qui me caractérise vraiment. Ce n'est pas juste quelque chose que j'aime. Pour le français, c'est un peu ça. Je chante dans des langues que j'aime beaucoup. Quand je chante en portugais, je chante dans une langue qui est moi.


Donc, vous arrivez à Paris en 2009, vous intégrez le Conservatoire, et du coup vous rentrez dans une voie pour vous destiner d'emblée à devenir chanteuse lyrique ?


Oui, de toute façon, quand on se présente en master au Conservatoire, c'est déjà établi.


Votre parcours est absolument impressionnant. Et actuellement, déjà, vous faites les plus grandes scènes d'Europe avec des chefs d'orchestre ou des solistes fabuleux. Comment expliquez-vous cette fulgurance ? C'est incroyable.


Je ne sais pas si c'est foudroyant. Pour moi, ça s’est fait de façon très progressive. Le Portugal est un pays qui n'est pas très grand donc effectivement, j'ai vite commencé à faire des production d’opéra à Lisbonne, c'est venu assez naturellement. Une fois à Paris, j'ai tissé un réseau. Le Conservatoire est une carte de visite incroyable qui m'a permis de côtoyer les plus grands noms de la musique, d'apprendre avec eux. Ce réseau s'est tissé de façon assez progressive, je pense. En tous cas, je ne me suis pas rendue compte de quelque chose de l'ordre d'une propulsion et puis je pense que j'ai encore beaucoup de chemin à faire !


Et, un jour, vous avez rencontré Yoan...


Oui. J'ai rencontré Yoan en 2012. Dans un premier temps, je pensais retourner au Portugal après mon master. Mais je me suis vraiment attachée à Paris et à tout le milieu musical que j'ai rencontré. J'ai donc choisi de rester et continuer mes études dans le cadre du Diplôme d’Artiste Interpète au CNSM. Dans ce cadre-là, j'avais commencé une collaboration avec un pianiste japonais, Satoshi Kubo avec qui j’ai gagné le concours Nadia et Lili Boulanger. C’est par Satoshi que j’ai rencontré Yoan, lors d’un concert Debussy (c’est pourquoi Debussy figure aussi sur notre disque !). Quelques temps plus tard Satoshi est rentré au Japon, et j’ai commencé à travailler avec Yoan. http://www.cnlb.fr/bfr/concours/palmares_11.html


Vous avez partagé l'amour des mots?


Oui, là dessus on est vraiment sur la même longueur d'onde... Yoan en parlera mieux que moi. Il est venu à la musique vocale par les mots et je pense que pour lui ça a été aussi quelque chose d'assez marquant, cette découverte du chant et du texte. C'est ce qui l'a amené à vouloir travailler avec les chanteurs.


Quand vous parlez tous les deux des compositeurs que vous jouez et de leur rapport au texte, vous faites remarquer qu'ils ont adapté le style de leurs compositions aux mots...


Oui. Nous avons tous les deux été particulièrement touchés par des compositeurs qui ont voulu mettre le mot à l'honneur, qui ont choisi avec beaucoup de soin les poètes avec qui ils ont travaillé, les textes sur lesquels ils ont composé. C'est à dire que le texte n'est pas un prétexte pour écrire de la musique dessus, il en est la base, le point de départ. Et ça, pour nous, c'est très important.


Vous-mêmes, de quelle manière réagissez-vous à cette correspondance entre la musique et les mots ? Quelque chose vibre...?


Oui. Nos choix de repertoire se basent bien sûr sur des critères musicaux mais aussi poétique, c’est un tout.


Dans le répertoire que vous avez joué à la Folle Journée, quel était le message ?


Le répertoire à la Folle journée était très varié. On a fait des concerts avec Emmanuel Rosfelder avec un programme tourné vers l’Espagne et l’Amérique latine, ainsi qu’un programme avec les poèmes hindous de Delage et les Folksongs de Berio. Il y avait dans ces programmes une forte influence des musiques traditionnelles et des différentes cultures. Nous avons été particulièrement touchés par les haïkus des Trois poèmes de la lyrique japonais de Stravinsky, qui sont comme de petites fenêtres sur un magnifique jardin à la japonaise…


Aujourd'hui quel texte, quel message rêveriez-vous de chanter ?


Je vais avoir l'occasion de chanter les magnifiques poèmes de Charles Baudelaire mis en musique par Debussy lors du concert du 11 février au Théâtre Athénée. Je suis vraiment ravie qu'on ait pu les mettre au programme car ce sont des textes qui me touchent particulièrement et que depuis longtemps on a voulu jouer avec Yoan. Le faire à cette occasion, je dirais que c'est un peu un rêve qui se concrétise...


En fait, vous voulez vraiment marier la poésie et la musique ?


Ce mariage, les compositeurs l’ont déjà fait. Nous voulons juste le montrer.


Et l'opéra ? Comment est-ce que ça se passe quand vous appréhendez une œuvre d'opéra ?


L'opéra, c'est différent parce que, en fonction des époques, les livrets ne sont pas toujours d'une richesse poétique aussi grande que dans le répertoire de mélodies. C'est différent aussi parce qu'il y a un vrai personnage qui est incarné, avec une petite mise en scène autour. C'est un rapport différent. Ca dépend évidemment des œuvres, mais plus que d'être dans le texte, c'est plus être dans le personnage pour moi.


Ca se rapproche du théâtre du coup. Et du théâtre, justement, vous en avez fait un petit peu au Portugal. Ca vous intéresserait d'avoir une double casquette ?


Oui, bien sûr, je serais ravie ! Mais je pense que je peux le faire par le chant, justement en faisant de l'opéra par exemple ou certains récitals avec des comédiens qui lisent des textes. Ce type de projet est pour moi absolument inspirant. Donc, oui pourquoi pas je serais ravie après je n'ai pas la prétention d'être comédienne mais je serais ravie de tremper mes pieds dedans...


Dans la mesure où vous mettez vraiment en avant le sens et les mots, on se rapproche de toutes façons d'une manière ou d'une autre du théâtre.


Bien sûr ! Je pense que les deux se combinent.


Vous y allez souvent vous mêmes ?


Oui. Je dirais même presque plus qu'à l'opéra. Clairement plus.


Qu'est ce qui vous plaît quand vous voyez des comédiens sur scène ?


Je pense que on fait le même métier avec des supports différents ! Quand j'entends par exemple du Molière ou des alexandrins sur scène pour moi il y a un rythme dans la poésie qui se rapproche du rythme de la musique. Il y a quelque chose qui se ressemble et pour moi c'est très inspirant de voir leur jeu, leur prononciation, comment ils incarnent les personnages... Je trouve ça vraiment très inspirant. C'est vrai que quand on va à l'opéra, il y a toute une machinerie autour... Il y a presque plus d'artifices et donc le jeu n'est pas aussi pur, peut-être, qu'au théâtre.



Ce que vous dites se rapprochent de votre manière de travailler avec Yoan. Votre première étape de travail c'est de décortiquer le texte.


Oui, parce que je me dis que le compositeur quand il a choisi ce texte, qu'il a décidé de le mettre en musique, il l'a aussi analysé, lu, interprété... Alors, si on ne commence pas par là, on ne va pas tout à fait comprendre le message qu'il veut nous faire passer. Je pense donc qu'il faut commencer par ce qui a été le point de départ pour lui aussi.


La première rencontre, c'est le texte...


Oui.


Et donc maintenant vous avez sorti cet album « Rencontre», justement, que vous allez présenter Lundi 11/02 à l'Athénée, comment vous préparez cette soirée ?


Avec beaucoup d'excitation. On est très contents parce qu'à cette soirée on a choisi un programme qui est en majeure partie le programme du disque, donc des œuvres qu'on connaît très bien et qui vivent en nous et on a décidé de rajouter d'autres œuvres, comme les poèmes de Baudelaire, qui nous touchent beaucoup et que nous avions envie de montrer. C'est vraiment un programme qui nous tient énormément à cœur et je suis très excitée d'être ce jour-là sur scène face au public pour leur transmettre la joie que j'ai à chanter ces mélodies. Pour partager ces poèmes avec eux.


Rendez-vous le 11/02/2019, 20h Athénée Théâtre Louis-Jouvet dans le cadre des “Lundis musicaux” https://athenee-theatre.com/saison/spectacle/raquel_camarinha_-_yoan_hereau.htm

Je suis sûr que ça va être une très belle soirée parce que ce travail que vous avez fait tous les deux vous le maîtrisez. Vous projetez du sens, vous habitez le texte tous les deux.


Merci. En tous cas, il sont vraiment en nous, ces textes, quand je dis ces textes, je parle aussi de la musique. Ces œuvres sont en nous et nous voulons les donner presque comme là je vous parle, je vous parle de moi et du coup c'est pareil.


Une question très bête... Est-ce que Yoan compose pour Raquel ?


Non, pas du tout ! Yoan ne compose pas. D'ailleurs Raquel non plus elle ne compose pas ! On laisse faire les gens qui savent le faire.


Ca serait joli un jour que Yoan écrive une chanson pour Raquel ou inversement...


Pourquoi pas ! Non, mais Yoan, comme Raquel, ont d'autres talents, mais pas la composition.


Vous êtes des interprètes... Ce que vous créez, du coup, c'est une atmosphère ?


Oui, j'aime bien penser que nous sommes des interprètes, vraiment dans le sens le plus basique. Quelqu'un écrit une partition, mais elle est sur un papier, elle n'est pas vivante. Nous, on va la prendre, on va prendre son message et le transmettre à quelqu'un d'autre, on va faire un pont entre les deux. Je trouve que c'est ça notre fonction.


C'est joli et vous le faites très bien tous les deux. Un mot de conclusion sur l'univers lyrique en France aujourd'hui, maintenant que vous le connaissez ? Que vous apporte-t-il de particulier ?


Déjà, il y a un talent fou. Donc ça, c'est très inspirant ! Le niveau du milieu musical et lyrique en France est très élevé et ça me tire vers le haut. Et aussi, je trouve que de plus en plus, il y a cette nouvelle génération de chanteur qui ont un souci justement du mot, de la sensibilité du texte... Le genre de la mélodie française a souvent été un peu laissé de côté, ou en tous cas passé en seconde place par rapport parfois à l'opéra et je trouve que là il y a vraiment une belle génération de musiciens qui remettent ça en valeur. C'est magnifique !


Et justement à Nantes, vous en avez croisé plein tous les deux ?


Oui, à Nantes on a fait des rencontres musicales incroyables. C'était vraiment fou. Cette semaine a été intense à tous les points de vue. Des rencontres magnifiques sur scène et dans les couloirs de la Folle journée !


Merci et bravo encore!


Propos recueillis par #PG9



www.raquelcamarinha.com






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