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[Plonger dans l’âme de...] Mehdi Kruger. Unique

22 Septembre 2018, présentation de saison au Théâtre Antoine Vitez / Ivry (94). Mehdi Krüger, dont le travail fascinant hante les pentes de la Croix Rousse à Lyon et de très nombreuses salles de France, est là. Il captive la salle de ses envolées poétiques et sourit du plaisir des mots. Il parle de son travail, de son partenariat avec le théâtre, de ses projets... Toutes ces choses qu’il développe dans cet entretien. Son comparse, le musicien Ostax, dit de leur collaboration qu’elle est basée sur l’échange et la découverte: “quand on crée un morceau, on se laisse porter par les images du texte ou la sensibilité de la guitare”. Laissez-vous porter par la Poésie! Bonne lecture




Bonjour Mehdi. J’ai cru comprendre que tu étais avec des collégiens ce matin ?


Bonjour Philippe. Oui, c'est ça. Avec plusieurs classes de collégiens pour un atelier qui va commencer bientôt entre écriture, pour ma part, danse avec la Compagnie Käfig de Mourad Merzouki et du “light painting” (“peinture” avec de la lumière en mouvement). Je donnais un concert pour commencer à préparer les élèves, à leur montrer un peu ce qu'on allait faire.


Et c'était où ?


Dans un collège de Bourgoin-Jallieu (Rhône-Alpes)


La question se pose, parce que obligatoirement, on ne sait plus si tu es Lyon, Paris ou ailleurs... Aujourd'hui, tu pourrais presque être n'importe où !


C'est ça. C'est une des choses que j'adore dans ce métier-là. Je pense que un des premiers critères si on veut prendre artiste comme métier, il faut aimer les trains, les gares, les aéroports et les chambres d'hôtel.


Wajdi Mouawad dit exactement la même chose dans un entretien. Il parle d’abord du non-lieu, qu'aujourd'hui on est nulle part, si ce n'est en transition et, justement, en transition, ça veut dire aéroport, notamment. Tu es un petit peu plus jeune que lui, mais tu es en train d'y arriver aussi !

Tu vois, c'est ça. L'endroit le plus caractéristique de notre époque, c'est le hub, que ce soit de trains de cars, d'aéroports, cet endroit qui n'existe que par les autres endroits. Et ce sont surtout des endroits où les distances n'existent plus. C'est à dire que tu n'es pas à 2.000 km de Francfort, tu es à 1h30 de Francfort. Tu n'es pas à 60 km de Paris, tu es à 1h de Paris. C'est drôle ces endroits, on ne parle plus en kilomètres, en on ne parle que en temps dans ces endroits


Est-ce que ça transforme ta vision du monde, toi ?


Ah moi, effectivement, la question du temps, du moment présent, c'est un des grands sujets d'écriture pour moi, oui. Vraiment. Tu sais, par exemple, quand tu envoies un mail, tu en reçois un. On te note toujours l'heure exacte à laquelle il a été envoyé, mais on ne te note jamais le lieu. Tu ne sais jamais d'où ça part. Tu sais quand ça part. C'est à dire que la question du temps a pris une importance énorme. C'est vrai que là, on rentre dans le vif du sujet. Je suis en train d'écrire en ce moment, c'est pour ça que je suis en résidence au Théâtre d'Ivry, pour un monologue, sur la question de ici et maintenant. Et sur cette maladie étrange du temps dans laquelle on vit tous, de laquelle on est tous atteints. On a tous cette incapacité à vivre dans le présent. Une fois passée l'enfance, le présent n'existe plus. Il ne reste que le futur, angoissant, le passé qui est soit douloureux, soit idyllique. Une vision paradisiaque du passé et le présent n'existe plus. C'est juste cette zone temporaire entre avenir et passé.


Oui, mais “demain, c'est loin” !


Justement, c'est ça. J'adore aussi cette idée que demain c'est loin, mais, en fait, quand tu parles avec un collégien, tu t'aperçois à quel point le futur l'angoisse. Et tu vois des fois quand tu dis à quelqu'un qui a 80 ans “demain, c'est loin”, il ne le vivra pas très bien.


Parce que c'est complètement antinomique avec ce que tu disais, le fait qu'on ne vive pas dans le présent et le fait qu'en même temps on considère que demain c'est loin. Il y a un gap énorme entre l'un et l'autre.


Mais oui. Et c'est pour ça qu'on est perdus dans le temps. Je trouve, là, personnellement. C'est, comment dire ça, on a une vision du temps, l'avenir c'est quelque chose qui fait un peu peur avec ces questions d'écologie, de pauvreté de plus en plus importante et en même temps on vit, on fait la fête comme si demain n'existait pas. On est pris un peu entre les deux.




On va repartir du départ. Actuellement, tu résides où ?


J'habite à Lyon, sur les pentes de la Croix-Rousse


Qu'est-ce que c'est beau là bas !


Oui. C'est mon quartier. C'est un quartier ultra-vivant, je l'aime. Tu as aussi bien des HLM que des immeubles bourgeois. Tu sais que tous les gens qui viennent là, viennent ici pour vivre avec les autres. C'est vraiment un quartier de mélange.


Tu as atterri là-bas par hasard ?


Non. J'ai atterri là parce que j'ai grandi en banlieue lyonnaise et je trouve que dans ce quartier à la Croix Rousse, il y a une énergie particulière qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Vraiment.


Nulle part ailleurs à Lyon ? Ou nulle part ailleurs nulle part ailleurs ?


Quasiment nulle part ailleurs en France, en tous cas. Enfin, je trouve. A part, je te dirais Belleville – Oberkampf qui se ressemblent un peu, qui ressemblent un peu à la Croix-Rousse, mais c'est très particulier pour ça. C'est un quartier, c'est un petit village et en même temps, c'est en centre ville. Mais les rues sont tellement étroites. C'est un quartier où tu n'as pas de banque. Pas de mac Donald. Tu n'as pas ce genre de choses. Une petite forteresse quoi.


Par contre, il y a plein de théâtres...


Oui. C'est ça. Exactement. Et ce qui rend le quartier aussi particulier.


Il y a un de ces théâtres que tu affectionnes particulièrement ?


A la Croix-Rousse, j'aime beaucoup la salle “À Thou Bout d'Chant”. C'est vraiment celle que je préfère dans ce quartier-là. Vu l'esprit qu'il y a. C'est une salle qui a accueilli une tradition de chanson, il y a déjà plusieurs décennies. Et en même temps avec la nouvelle direction, Mathias et Lucas, il y a aussi un vent de fraîcheur qui souffle dans la programmation et j'aime beaucoup l'état d'esprit dans lequel ils sont. A savoir que la chanson française n'est pas forcément là où on le croit et que on peut y intégrer du rap, du slam, on peut y intégrer énormément de choses. Et c'est plutôt sur ses marges où elle est vivante. C'est plutôt là où il y a des frontières qu’il se passe des choses.

Qu'est-ce qui t'a amené à écrire, toi? Quel jour, quel matin, soir, après-midi, je sais pas, à quel moment tu t'es dit, tu as pris une feuille, un crayon, un micro, ou peu importe, ta tête et tu t'es mis à écrire?


Je me suis mis à l'écriture très tard. J'avais déjà plus de 20 ans. Je ne rêvais pas d'être écrivain, je ne rêvais pas de la scène. J'étais pas, comme on peut le lire parfois dans des interviews d'artistes, je ne faisais pas de spectacle à 8 ans pour mes parents ou tout ça. Je n'étais pas du tout là-dedans, c'est vraiment venu par hasard. Après, j'ai toujours lu beaucoup, j'écoutais du rap, de la chanson, plein de choses et un jour j'ai eu envie de monter sur scène pour m'adresser aux gens. Du coup, j'ai écrit pour pouvoir être sur scène. Voilà. Je n'ai pas écrit pour un disque, je n'ai pas écrit pour un livre, j'ai écrit pour monter sur scène.


Tu as écrit donc pour dire quelque chose de particulier ?


Oui. Les premiers textes que j'écrivais, à chaque fois c'était, comment dire, des manifestes pour défendre la poésie.


Le déclic ça a été ça ? Défendre la poésie ? Si tu dis que c'est venu d'un coup...


C'est ça. Pour être plus précis en fait, quand j'ai découvert les scènes slam. C'était au tout début des années 2000. Ca veut dire qu'il y avait très très peu de slam. C'est plusieurs années avant le succès de « Grand Corps Malade » et il y avait un tout petit peu de slam à Paris et un peu de slam à Lyon. Et, très vite je me suis retrouvé à monter sur scène, c'était la 1ère ou la 2ème scène slam qui était organisée et j'ai adoré cette sensation de partager démocratiquement de la poésie. C'est à dire que tout le monde pouvait monter sur scène, tout le monde était artiste, tout le monde était public. Et moi cette idée de démocratie par la poésie, c'est quelque chose qui ne m'a jamais quitté.


Cette alchimie, on va appeler ça le Bonheur ?


Oui, c'est ça. J'ai découvert que la Poésie était un instrument politique extrêmement fort en même temps qu'un instrument artistique ultra contemporain. Et pas du tout ringard.


Qu'est-ce qui t'intéresse le plus ? L'instrument politique ou l'instrument artistique ? Ou les deux ?

C'est ça. Les deux mon capitaine. En fait, si tu bascules plus du côté politique, ça n'est plus de l'Art, c'est de la propagande. Quand tu mets une pratique artistique au service d'une cause, c'est de la propagande. Aussi positive que soit la cause. Et je trouve que c'est vraiment entre les deux que ça devient intéressant. C'est à dire que l'outil artistique t'oblige à te tourner vers toi, vers l'intimité, et l'outil politique t'oblige à te tourner vers le monde. Donc, il y a un vrai équilibre entre les deux.


Et donc c'est par le slam que tu es commencé, mais ce qui est en train de se passer actuellement, c'est hyper fort. Il me semble.


Qu'est-ce que tu veux dire ?


Chez toi. En ce moment.


Oui. Oui. Si tu trouves ça hyper fort, ça me fait plaisir. Merci.


Tes textes sont bouleversants Mehdi. Vraiment.


Merci beaucoup. Je ne sais pas comment enchaîner là-dessus.


C'était une petite parenthèse.


Comment dire. J'ai vraiment découvert l'écriture le jour où j'ai arrêté de me poser la question de ce que c'était. Si c'était du slam, de la poésie ou de la chanson. Et je suis parti d'un principe très simple. C'est que il y a environ 6 milliards et demi, bientôt 7 milliards, de manières de faire de la poésie. Et je crois sincèrement qu'on a tous en nous les moyens de faire de la bonne poésie, mais ça nécessite une condition, c'est d'essayer d'écrire le texte que personne d'autre que nous ne puisse écrire. C'est à dire que on a tous un chef d'oeuvre en nous, mais il faut aller chercher assez loin pour trouver ce texte que personne d'autre que toi n'aurait pu écrire. On a tous à peu près les mêmes vies, on va regarder les mêmes matches, on a grosso modo, les mêmes habits, les mêmes jeans, on écoute à peu près grosso modo les mêmes musiques. Et, malgré tout ça, on n'est pas différents, on est uniques. Et quand on arrive à se relier à ce qui nous rend unique, on a de la poésie, on a une belle poésie en nous. Je ne crois pas qu'il y ait des gens qui soient poètes toute leur vie et des gens qui ne le soient pas. Un type comme Rimbaud, sa période d'écriture a été très courte. C'est suffisant. Pareil, il y a des rappeurs, ils ont produit un album et ils marquent une génération avec. Et c'est suffisant.


C'est le message, j'imagine, évidemment que tu fais passer aux jeunes.

Bien sûr. C'est ce que je défends. Quand j'étais petit, la poésie ça n'était pas pour moi. Ca me fait du bien et je trouve c'est rendre ce qu'on m'a donné, que d’aller parler de la poésie à des plus jeunes. Une passion, ça se partage. Une vraie passion, tu as du mal à la garder pour toi. Je ne sais pas, si par exemple tu as un pote qui est fan de foot, dès qu'il peut il va te parler de foot. Parce que voilà, une vraie passion, ça se partage !


Et donc toi ta passion, ce sont les mots ?


Exactement.


En avais-tu une autre avant, quand tu étais enfant?


Enfant et adolescent, j'ai fait des études d'arts plastiques, de dessin. J'ai été prof d'arts plastiques avant de monter sur scène, donc beaucoup de dessin, peintures, oui...


Tu travailles toi-même sur les illustrations de tes albums ?

Pas sur les derniers, non. En général, enfin, pas sur tous. J'essaie de donner une direction artistique, mais je trouve ça plus intéressant de travailler avec l'imaginaire des artistes que je côtoie. Tu vois, je trouve que ça ne sert à rien des fois d'aller chercher un artiste, si c'est pour déjà lui imposer quelque chose. En général, je me retiens. Je préfère arriver avec une musique sur CD gravé en disant tiens, voilà une chanson, écoute, qu'est-ce que ça t'inspire ? Et, par contre, j'essaie de suivre, la vision de l'artiste avec qui je travaille. Tu l'as peut-être vu nos visuels sont très artistiques.


Ils sont magnifiques.


Ce sont des vraies visions d'artistes et ça ça me plaît.


Du coup, tu aimes bien travailler en collectif en respectant les individualités de chacun...


Je ne pourrais pas le dire mieux.


Pour ne pas s'écarter du début de la conversation, tu as parlé des ateliers et de ce que vous allez faire avec les enfants, cette part-là de ta vie, aujourd'hui, de ton quotidien, est-ce que tu la considères comme aussi importante que la part artistique elle-même ou pas? Quelle est sa place ?


Déjà, j'essaie de ne pas faire de différence entre ce que je fais artistiquement sur scène et ce que je fais en atelier. J'essaie de garder un peu la même démarche. Par exemple, en atelier, j'essaie de ne pas rentrer dans des automatismes. Je fais écrire les ados ou les détenus, parce que je fais beaucoup d'ateliers en prison, je les fais écrire sur les sujets sur lesquels je suis moi-même en train d'écrire. Ce qui fait que je ne suis pas un prof, parce que j'arrive et je n'en sais pas plus qu'eux. Je leur parle d'un sujet, je leur dis voilà en ce moment, je pense à ça, ça m'inspire un texte, qu'est-ce que vous vous pensez de cette question-là ? Et du coup on a un chouette rapport, parce qu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse et c'est agréable pour tout le monde. Pour moi et pour eux. Ce qui fait qu'il n'y a pas tellement de différence avec le travail artistique après sur scène. C'est chouette.


Tu travailles sur la complicité ?


Oui, vraiment, sur cette question du partage. C'est ça.


Tu essaies de construire la même complicité avec ton public?

Exactement. J'essaie de faire en sorte que les deux soient pareils. C'est à dire que ce soit un partage sincère, mais exigeant. Quand je dis aux gens, vous avez en vous une poésie unique. Vous avez les moyens de faire de la très bonne poésie. Par contre, je ne vous le cache pas, ça ne va pas être facile. Tu vois, c'est ça. On va essayer d'y arriver, mais il va falloir y aller. Il va falloir bosser. Sur scène, pareil, je trouve les gens très patients. J'arrive, j'ai des textes qui sont plus longs que des chansons, et je trouve que ce sont des concerts exigeants et les gens jouent le jeu. C'est chouette. J'essaie de faire en sorte que ça envahisse la scène, qu'ils me confient leur attention et j'essaie d'être à la hauteur de ça.


Combien de temps passes-tu pour écrire un texte de chanson ?


Honnêtement, des fois 1h et des fois 1 mois.


Il n'y a pas de règles.


Oui. Et il n'en faut pas ! L'intérêt, c'est d'enchaîner un texte très sophistiqué, très travaillé, très peaufiné avec derrière un autre texte qui est beaucoup plus brut. Il faut qu'il y ait des moments où ça soit râpeux. Il faut que ça ne soit pas parfait. Et puis, sur d'autres sujets, ça fait du bien, un peu de gourmandise de l'esprit, des jeux de mots, des a-sonnances, des références un peu cachées tout ça...


Tu fais le même travail avec les participants aux ateliers ?

On en parle de tout ça. Moi, les ateliers que je fais sont assez courts, ça va être 3 – 4 séances grand maximum. C'est simplement essayer de leur donner envie d'écrire. Après, je me dis que si ça a allumé une étincelle en eux, ils n'ont plus besoin de moi. D'eux mêmes, ils trouveront leur propre façon de faire, leurs propres thématiques, peut-être qu'ils bosseront complètement différemment de moi. Mais voilà. J'aurai juste été là pour être le passeur. Pour allumer l'étincelle...


Oui, mais le problème, c'est que “l'étincelle elle s'éteint seule”...


C'est ça !


Là actuellement, tu n'arrêtes pas ! Tu étais le 4 Octobre dernier à FestiVal de Marne, en première partie de Grand Corps Malade Officiel. Peut-on dire que tu fais partie déjà de la cour des Grands ?


Oh la. Je suis en 1ère partie!


Oui, mais tu n'es pas loin de la seconde, quand même non ?


En tous cas, je n'y suis pas encore.


Les choses sont en train de s'accélérer, j'ai l'impression dans ta carrière artistique.


Moi, je ne m'en rends pas compte de l'intérieur. Au jour le jour, j'écris, je lis, je passe du temps à réfléchir à la musique et j'en écoute beaucoup. Je fais des concerts et des ateliers... Et après, ce qui se passe en dehors, du coup, c'est vrai que je ne m'en rends pas trop compte. Je ne vois pas trop.


Tu es artiste résident au Théâtre d'Ivry. Qu'est-ce que ça veut dire ?

Alors, déjà, ça veut dire que j'ai la chance d'être dans un lieu qui défend, je trouve, une vision artistique, citoyenne, contemporaine et populaire, donc c'est un lieu où, pour leur philosophie générale, je me sens comme un poisson dans l'eau. Et c'est une équipe, les techniciens, l'administratif et le directeur Christophe Adriani, qui me font confiance pour plusieurs de mes projets pendant deux ans. En m'aidant techniquement, je vais pouvoir faire une création lumière là-bas, je vais pouvoir travailler avec l'ingénieur du son. Sur place à Ivry, je mène des ateliers d'écriture aussi. Donc c'est un vrai vrai vrai soutien. Et ce que je vais y faire concrètement là-bas, c'est d'une part, intégrer un 3ème musicien à ma formule. Je suis assez impatient parce que le musicien que je viens de recruter est un musicien franco-iranien qui joue aussi bien des instruments traditionnels perses que des batteries électro. Et ça c'est chouette. On va rester dans ce que nous on essaie de faire, c'est à dire quelque chose à la fois de très moderne et d'assez intemporel. On est sur des thématiques très modernes, mais ça reste un guitare voix à l'ancienne. Donc, là du coup, on va pouvoir aller plus dans ce côté vraiment traditionnel, classique d'une part et pointu d'aujourd'hui, actuel de l'autre. Je vais pouvoir faire ça au Théâtre d'Ivry et à côté, je suis, comme je te disais au début de la discussion, en écriture d'un spectacle sur notre incapacité et là je vais parler à titre personnel, sur mon incapacité totale et navrante à vivre le moment présent. Tu vois. Je sais pas pour toi comment tu es personnellement, je suis toujours à moitié dans mes textes, je pense à la discussion que j'ai eue la veille. Et en plus avec les réseaux sociaux, les portables et tout ça, c'est très dur d'être vraiment juste présent à un moment. Et tu regardes, c'est surprenant, quand tu es à un arrêt de bus, personne n’arrive à être juste là à attendre. Tout le monde est là soit sur son téléphone ou en train de croiser, décroiser les bras, tourner, etc. Parce qu'on n’arrive plus à juste exister tranquillement, respirer, c'est fou quoi. Quand tu parles avec des amis, par exemple, tu vas boire un verre et la première chose qu'ils te disent c'est « ah en ce moment je suis débordé, j'ai pas une minute». Mais, ça veut dire quoi ? Ca veut dire que ce sont des vies dysfonctionnelles, des vies qui ne fonctionnent pas, si tu n'as pas une minute pour toi et en même temps, on en est super fier. Tu vois c'est une fierté de dire ah mais en ce moment au taff on n'arrête pas, tu bosses trop. On est cernés de dysfonctionnels, c'est étrange.


Et donc tu travailles là-dessus ?


En écriture, oui. La particularité de ce spectacle, tout à l'heure je te parlais de démocratie dans la poésie tout ça, je vais faire des ateliers d'écriture autour de cette thématique à Ivry-sur-Seine et je vais poser des questions que moi je me pose. Je vais les poser à des adolescents. Ca va être grosso-modo : « qu'est-ce qui nous manque aujourd'hui ? Qu'est-ce qu'on attend de demain ? Quelles leçons faut-il tirer du passé ? » Tu vois, des questions très larges et ces mêmes questions, je vais aller les poser dans un EPAD. Avec des personnes du 4ème âge. Et le fait d'avoir des réponses d'adolescents, de personnes âgées etc.. Tout ça ça va aussi m'aider à écrire ce spectacle. Du coup, c'est vraiment un spectacle qu'on va écrire à plusieurs. Je vais les filmer, les enregistrer au magnéto. On les entendra aussi pendant le spectacle et peut-être on les verra même en vidéo pendant le spectacle.


En fait, tu veux l'ancrer dans l'humain.


Exactement. Vraiment. C'est nous qui avons inventé le temps. C'est...


Nous sommes les maîtres du temps...

On a été les maîtres du temps ! Parce qu'on était capable de construire une cathédrale. Tu pouvais dire à quelqu'un : tu vas commencer un bâtiment, c'est ton arrière, arrière, arrière petit fils qui va le finir. Tu vois. A ce moment-là, on était maîtres du temps. Aujourd'hui, je ne connais personne autour de moi qui soit maître du temps ! Tout le monde passe son temps à gagner du temps, mais je ne le vois jamais le temps qu'on est censés avoir gagné !


Il a déjà un titre ce spectacle où il va naître de tout le travail que tu vas faire ?


Le titre va naître.


Le temps, justement, passe à une vitesse de dingue. J'ai deux petites questions à te poser. Quels sont, parmi les artistes du patrimoine, dans le domaine de la chanson française notamment, qui sont tes références, si tu en as?


Elles sont très classiques. Gainsbourg, absolument, lui du coup. Lui, il était entre la poésie, l'art contemporain, la chanson... C'était... Voilà. Grande référence. Et je dirais en écriture et en interprétation, comme ça, mmhh... (un temps). Juste une seconde. J'y suis presque.


Prends le temps. On a le temps et on peut le prendre. Le silence peut-être du temps présent.


Oui... Je dirais Oxmo Puccino.


Ok. Merci. Deuxième petite question, y-a-t’il un mot qui te fait peur ?


Oui. Peur. J'ai peur de la peur. La peur de l'autre, je parle. Je suis phobophobe. Tu sais à l'échelle d'une personne, comme d'une société. Quand tu es en face de quelqu'un qui a peur, il est capable de tout. Même de se faire du mal à lui-même à cause de la peur. Il ne se contrôle plus. Et quand c'est à l'échelle d'une société, c'est là où le peuple se transforme en foule. Et la foule est gouvernée par une émotion, donc elle est imprévisible, violente, tout ce qu'on veut. C'est l'inverse du Peuple pour moi. Le Peuple, ce sont des citoyens dans un collectif qui décident, qui sont pas toujours d'accord, ils peuvent se mettre en colère, mais une foule qui est animée par la peur, elle va toujours chercher un bouc émissaire, elle va toujours chercher une manière, pas de canaliser, mais de se défouler.


Est-ce que tu aurais un mot à dire pour conclure ? Ca fait 36 minutes qu'on parle on va devoir arrêter là...


Alors. Ce que m'a appris la poésie, c'est que ça ne sert à rien d'essayer d'être différent, parce qu'on est déjà unique. On passe énormément d'énergie à essayer d'être différent, différent du voisin, différent de ce qu'on était, différent de ce qu'on est vraiment et ça ne sert à rien, il y a quelque chose de beaucoup plus fort que d'être différent, c'est d'être unique. Pour ça, il suffit juste de se laisser être.


Propos recueillis par #PG9. Merci à l’équipe du Théâtre D’Ivry pour la mise en contact!



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