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[Plonger dans l’âme de...] Gaëlle Rauche. Accueillir les mots et les faire fleurir

Toute la puissance des mots en un témoignage bouleversant. Comment prendre la parole avant ce que vous allez lire ci-après? Je ne sais pas quoi vous dire... Si ce n’est évidemment de le faire à votre tour: soyez-vous même, saisissez le verbe, laissez les mots monter et fleurir en bouche que la sève de la poésie nourrisse votre âme et sème ses graines tout autour. Brisez les murs, poussez les portes, avec l’arme pacifique et puissante des mots. Soyez forts, soyez des poètes! Bonne lecture et merci Gaëlle



Bonjour Gaëlle. Vous avez toujours écrit ?


Bonjour Philippe. Oui, j'écris depuis toute petite. Ma maman était libraire dans une grande librairie à Saint-Etienne et mon papa était musicien. Ils faisaient tous les deux du théâtre, ils se sont rencontrés dans une troupe, d'ailleurs. ​Mes parents m'ont donné le goût des mots. Je passais beaucoup de temps dans la librairie, à lire et à écrire des poèmes, toute petite déjà. Mais je ne donnais pas mes mots à lire. Parce qu'il y a quand même une différence entre écrire pour soi et donner à lire aux autres.... J'écrivais des choses très personnelles et je ne voulais pas qu'on me lise, sauf ma famille proche, ma mère. Et elle, elle m'inscrivait à des concours de poésie, sans que je le sache.


Qu'est-ce qui vous a amenée au slam ?


Je suis psychologue, j'ai terminé mes études à Reims. J'avais postulé dans plusieurs facs qui n'ont pas voulu de ma candidature, je me suis retrouvée en Champagne pour faire ma dernière année. ​Elle était sur concours après la maîtrise à l'époque. J'essayais de me nourrir de tout ce que cette nouvelle ville pouvait m'offrir en terme de culture et j'ai découvert dans un programme un atelier slam au Musée des Beaux-Arts. C'était il y a 10 ou 12 ans. Je me suis inscrite à cet atelier-là. Les scènes de slam commençaient à émerger. Je suis donc allée au Musée des Beaux Arts, j'ai écrit tout en me disant que je ne lirais jamais mon texte... et finalement je suis partie dans la déambulation poétique avec tous les écrivants qui étaient là ce jour-là. J’ai dit mon texte avec eux. Je le connaissais par cœur mais je gardais ma feuille. Elle tremblait, j'avais peur de parler en public et je redoutais de savoir comment ça allait être reçu par les autres. C'était ma crainte première... Voilà comment j'ai croisé le slam et comment j'y suis restée de scène en scène. Après, je ne l'ai plus quitté, il a évolué avec moi, j'ai évolué avec lui, je suis restée dans les mots! Ecrire et dire des mots.


Gaëlle, poétesse - slameuse https://www.youtube.com/watch?v=VIALufsK7Js

Racontez-nous votre “slamutation”?


J’ai fait du slam pendant quelques années et j'ai gagné la coupe de France en 2016. Suite à ça, j'ai été invitée dans différents pays, mais j'ai aussi proposé de venir comme si je me sentais désormais légitime à le faire. Je me suis progressivement rendue compte qu’il y avait du slam partout dans le monde depuis la nuit des temps! Le slam existait peut-être même chez les grecs, ou alors chez les griots dans certains endroits d'Afrique... C'est une manière de prendre la parole, de venir dire quelque chose. J'ai rencontré un artiste merveilleux à Abidjan, qui lui est comorien DaGenius que je vous invite à découvrir, et qui faisait du slam depuis des années, sans le savoir ou sans appeler cela du slam. Il allait sur scène dire les textes qu'il écrivait. Et un jour il a croisé quelqu'un qui lui a dit : “hey mais ce que tu fais c'est du slam!”. Il est allé voir sur internet, et dit que çà lui parlait : "Ok on va dire que c'est du slam”. Mais on n'est pas obligé d'être dans des cases en fait. De dire que le Slam c'est ça ou c'est ça. C'est ce qu'on a envie d'en faire, et je pense qu'il y a autant de slam différents que de slameurs. Quelque chose dans mon approche elle-même a changé et ce que je transmets désormais aux jeunes en atelier est différent. J'invite par exemple plus facilement d'autres langues à s'écrire. Avant, je n'aurais jamais imaginé dire aux jeunes ou au moins jeunes: “écrivez dans la langue que vous voulez”. Je crois que je n'y pensais même pas. Maintenant, je le fais. Parce qu'il peut y avoir des conflits entre la langue maternelle et celle qu'on a appris à l'école, parce que la langue renvoie à un imaginaire. On pense dans une langue. On rêve dans une langue. Toutes ces choses ont changé. Dans ma manière d'écrire, d'aller sur scène et de concevoir même le mot... J'ai compris que le mot, la poésie, et plus globalement l'art étaient vitaux dans certains endroits du monde alors qu'en France c'est parfois un décorum. Du coup, ma façon d'inviter à écrire est différente. Je vais aussi un peu plus vers l'oralité tout de suite, je ne sépare plus l'écriture et l'oralité, écrire à l'oral. Et plus vers le collectif aussi, vers la co-création. Demain, je changerai encore, car il faut toujours se réinventer, c'est vital.


Si on dit à quelqu'un d'écrire dans la langue qu'il veut, est-ce que ça pourrait aller jusqu'à écrire par le corps ?


C'est quelque chose que je ne maîtrise pas, mais c'est vraiment intéressant. J'ai vu comme ça dernièrement, un festival qui réunit un auteur et un danseur: “Concordan(s)e”. Ils font une résidence et puis ils co-créent quelque chose... de mon côté, je monte un film en ce moment “Voix de femmes”. J'ai réuni 20 poétesses que j'ai rencontrées sur mon chemin, elles viennent de différents endroits du monde comme Madagascar, la Côte d'Ivoire, le Québec, la France, etc. Je leur ai demandé un texte qui commence par cette phrase-là : “je suis femme poète” et d'offrir 30 secondes à partir de ce postulat-là. Elles l’ont toutes fait. Il y a aussi une musicienne, des peintres , etc. J'ai inclus toutes ces pratiques artistiques qui peuvent aussi être de la poésie et j'ai cherché une danseuse, justement. Je ne l'ai pas trouvée mais elle arrivera peut-être par la suite... Parce que pour moi “je suis femme poète poème poésie” ça ne se limite pas aux mots. Quelqu'un qui danse, c'est d'une infinie poésie. Je trouve ça fascinant quand on n'est pas enfermé dans son propre art et qu'on arrive à l'alimenter de tous les autres. Etre à la rencontre et à la croisée de tous les artistes. On s’enferme trop souvent dans des cases. Je vois passer des vidéos des spectacles d'une amie ivoirienne qui danse avant de dire ses textes et je trouve ça très très beau la manière dont elle le fait. Ce sont des rencontres... Les lapins à plume ont fait ça aussi, des rencontres entre le slam et la danse.


Oui, pour le dernier slamenco...


Il y a plein de possibles. J'ai demandé à ma cousine qui est danseuse si elle voulait bien danser certains de mes textes pour que je puisse la filmer avec ma voix a capella. Il y a un espèce de rythme... Un souffle de vie incarné devant mes yeux par la danse. Et puis on peut aussi dire qu'un corps écrit ou s'écrit sur le papier et sur scène. Parfois quand on écrit, qu'on dit des textes, on les ressent tellement fort, c'est comme une respiration, c'est un souffle naturel, on est au plus proche de nous mêmes et on peut se dire que c'est une écriture du corps. Quand on écrit, quand on dit ses textes, tout son corps est impliqué, ça fait appel à toutes nos émotions, nos sens. On est plus proche de soi et c'est une écriture oui. Je ne l'avais pas encore pensé comme ça, alors merci de m'avoir posé la question!


Ce que vous dites nous ramène directement à une phrase de votre dossier...


“La poésie. La création. C’est insuffler cette énergie aux pierres que nous sommes’’ Seyhmus Dagtekin - “Le manifeste’’

Seyhmus Dagtekin est un auteur que je ne connaissais pas il y a encore quelques mois. Un poète kurde que j'ai découvert par hasard dans une librairie... Parfois, ce sont les livres qui nous trouvent! Je suis tombée sur ce tout petit bouquin “Le manifeste”. Toute la portée de son discours, c’est de voir la créativité et la poésie comme un souffle de vie pour sauver le monde... La poésie comme une géographie du monde.


Est-ce qu’un mot peut avoir des pouvoirs magiques, presque surnaturels?


La semaine dernière en Tunisie, dans un atelier à Bizerte avec d'autres artistes, on a commencé par partager des textes et on a demandé aux participants ce qu'il avaient envie de partager avec nous. C'était passionnant parce qu’on était là dans une rencontre artistique, les gens étaient à la base venus rencontrer des artistes, voir un spectacle peut-être. Ils n'étaient pas venus pour écrire ou pour participer, en tous cas pas tous... Notre idée était de se rencontrer et de se dire qu'on était capable de tout, qu'on avait tous un potentiel créatif, même si on ne le savait pas, et que ce potentiel créatif pouvait nous sauver à un moment donné. Tout simplement parce qu'on en a l'intime conviction. Moi, j'ai cette conviction en tout cas. La révolution du Jasmin est proche et certaines personnes que nous avons rencontrées cherchent encore le prix de leur rêve: en fait, ils ne s'autorisent même plus à rêver, ils attendent qu'on rêve pour eux, qu'on leur en donne les moyens de le faire. Je parle de la Tunisie car j'en reviens mais c'est la même chose dans d'autres endroits. La poésie, c'est ça pour moi. C'est dire: n’attendez pas de l'autre, vous avez un poème à l'intérieur de vous et ce que vous avez à l'intérieur de vous peut vous sauver la vie. Ca peut vous permettre de rebondir dans des instants compliqués. Enfin, nous on a choisi la poésie, mais ça peut être aussi la peinture, la danse... autre chose, parce que la culture, la créativité, c'est la vie. C'est ce qui va peut-être vous permettre de sortir et d'aller du côté de la lumière. On a donc partagé les mots qu'on aimait, tous ensemble.

Et le mot magique pour moi aujourd’hui, c'est “accueillir”. C'est peut-être ce mot que j'ai appris en Afrique. Quand je dis accueillir, c'est être accueilli par l'autre et aussi accueillir l'autre en soi, c'est à dire accepter d'ouvrir une porte pour accueillir l'autre. C'est ce qui se passe à l'heure actuelle quand je fais des scènes. Parfois, des gens viennent et me disent qu'ils sont touchés parce que ça a résonné avec leur intime, parfois ça leur a donné de l'espoir, ça les a poussés vers quelques chose. Et là en Tunisie, une dame nous a dit à nous 3 que nous étions des... je ne sais plus le mot mais en fait c'est l'art de réparer les porcelaines brisées avec de la poudre d'or: l’objet réparé a plus de valeur que l’oeuvre originale, parce qu’il est unique. Le pouvoir que les mots peuvent avoir sur l’âme, c’est ça. Toutes ces rencontres, tous ces ateliers, c'est ça. J'ai rencontré une adolescente l'autre jour qui sortait d'un atelier mené par un poète merveilleux que je connais bien et que j'aime beaucoup, et elle me dit: “tu sais, je ne savais pas que j'avais du talent, maintenant, je le sais”. Ca, c'est extraordinaire. Accueillir, c'est ça. C'est le sens même de la rencontre en fait, la rencontre avec l'autre. C'est à dire que tu ne vas pas sur scène avec ton ego pour faire une démonstration, tu y vas pour donner quelque chose de toi et tu acceptes que l'autre te donne quelque chose en partage. Autre chose, autrement. “Rencontre” aussi, j'aime beaucoup ce mot-là. Ce sont les deux mots qui disent quelque chose d'un mouvement des deux côtés. Parce que tu peux être accueilli par l'autre, mais il faut aussi toi ouvrir une porte et te mettre au même niveau que l'autre. L'autre n'est pas un autre en fait.


Du coup, la poésie peut-elle jouer un rôle aujourd'hui en Europe, en France en particulier?

Bien sûr ! Partout où elle s'invite, où on l'invite. Quel rôle, je ne sais pas, c'est à chacun de trouver. Mais je suis toujours très émue de voir que s'il y a public pour la performance, il y aussi un public de gens qui veulent se laisser percer, transpercer, transporter par les mots. Par la poésie. La poésie n'est pas morte. Elle n'est pas simplement dans les manuels, comme on l'apprend à l'école, elle peut-être tout à fait là, tout à fait vivante. Peut-être même que les gens en ont besoin. Peut-être pas... après, c'est à chacun de voir ce qu'il va en faire.

Vous êtes en train de monter “Voix de femmes”...

Oui. Je suis super contente. Il est réalisé et monté, je suis en train de terminer la bande son. Je le présente la semaine prochaine au FILAF à Brazzaville, à des étudiantes et ensuite à un plus large public. Et puis, je le présente à Paris dans une Expoésie aux Récollets, toujours au mois d'Avril. Je suis vraiment contente parce que j'avais envie de faire résonner les mots des femmes que j'entendais. Je trouve qu'en ce moment, il y a quelque chose d'un mouvement de femmes qui gronde et qui se prépare, ou qui est peut-être déjà là. Par exemple, pour le 8 mars, je n'ai jamais vu autant de mobilisations différentes et puis je vois plein de réseaux de femmes qui émergent. Il y a un réseau à Reims comme ça qui s'appelle "les Inspirantes" pour donner aux femmes confiance en elles, leur dire qu'elles sont capables. Et je trouve qu'il y a de plus en plus de mouvements comme ça, de femmes par les femmes, ce ne sont plus les hommes qui viennent parler des femmes, mais les femmes par les femmes et pour les femmes.


Quand je suis en tournée parfois, il y a des transmissions entre slameuses et j'ai eu envie de faire résonner ces mots dans un projet. “Voix de femmes” est artisanal. Elles ont livré leur réponse chacune avec sa propre “voix artistique”, elles se sont filmées elles-mêmes et après j'ai fait la réalisation et le montage mais c'est une autre écriture intéressante, c'est une réécriture parce que qu'il a fallu s'imprégner du rythme de chacune, allier le fond avec la forme, avec le rythme de leur voix, de leur poésie, pour pouvoir les mettre les unes à la suite des autres et refaire un film de 15 mn qu'on peut regarder j'espère sans s'ennuyer. Capter l'attention d'un spectateur, que ça puisse lui parler, et lui délivrer quelque chose d'un message que chacun recevra comme il en aura envie.


C'est un film féminin, pas féministe, ce n'est pas une revendication féministe, c'est simplement dire “je suis” et ne pas demander le droit à être. C'est pour cela que je ne le mets pas dans un mouvement féministe là où je mets le féminisme du côté de la revendication mais peut-être ai-je tort. C'est un film féminin, un film qui dit et affirme "je suis". "Je suis femme poète". Et c'est fabuleux. Chaque texte que j'ai reçu était un cadeau offert. Quand j'ai commencé à montrer les teasers, les spectateurs ont entendu ce message et ont voulu en savoir d'avantage et ça aussi c'était un cadeau. La voix c'est le 1er sens qu'on entend. Fatoumata Diawara dit de la voix, que c'est le premier chemin vers la liberté. Ce film vient mettre en avant des femmes qui lèvent la voix, qui prennent place, peut-être pour dire aux autres femmes, mais aussi au monde entier que c'est possible. Et c'est compliqué parfois de lever la voix, de se sentir libre de le faire. Quand j'ai tapé: “femmes poètes” ou “poétesses” sur google, je suis tombée sur les muses, sur des hommes qui parlent des femmes, parfois de manière très belle, c'est ce que j'ai trouvé en premier. C'es difficile mais c'est aussi un devoir pour nous femmes, de bouleverser le monde, de parler à notre place parce que sinon les autres le feront pour nous, ou bien personne ne le fera.

Pour le film, j'ai cherché des poèmes de femmes, Andrée Chedid, Rupi Kaur que j'aime beaucoup, Maram Al-Masri à laquelle j'ai écrit et qui m'a répondu avec une grande bienveillance. J'ai cherché des femmes poètes qui parlaient aux femmes, qui parlaient de ce que c'était qu'être femme, et être poète. On a eu un échange sur le terme même avec les filles qui ont participé au projet, car en général, on dit "je suis poétesse" et pas "femme poète". Là je voulais vraiment qu'on entende “femme”, que ce ne soit pas la féminisation du mot poète, poétesse, mais qu'on entende le mot femme et femme poète je trouvais ça fort. Il y a une anthologie qui s'appelle “Femmes poètes du monde arabe” de Maram Al-Masri justement, qui est un mot qu'on peut utiliser, même si c'est vrai qu'on dira plus facilement poétesse, mais pour moi ça avait un sens de le mettre là. Et pour la première fois à Brazzaville, nous allons présenter le film, avec Caroline Bentz qui joue du piano et offre un texte dans le film, après on offrira quelques minutes de texte en musique. Et puis le 19 avril, le film sera diffusé à l'Expoésie des Récollets (Paris 10) après le lancement du nouveau projet de Marc Alexandre oho Bambe, Fred Ebami et Alain Larribet, et avant la scène ouverte. C'est une soirée organisée par les Récollets et le collectif "On a slamé sur la lune" avec lequel je partage des moments artistiques, avec lequel je serai à Brazzaville par exemple, avec lequel j'étais aux Comores et à Abidjan. On a la même vision de la poésie., tu vois on est plusieurs à penser qu'elle peut changer les choses, pas juste jouer un rôle mais changer les choses....


On a va souhaiter à ces voix de femmes de faire naître plein d'autres voix...


Merci à Tom Tom pour la mise en contact et vive le slam! Propos recueillis par #PG9


Chaîne Youtube de Gaëlle:

https://www.youtube.com/channel/UCyJmEl2cwJ-Y7DjjVV11RSA



#Paris Vendredi 19 Avril 2019, 20h30: “EXPOésie” Soirée in & dite aux Récollets, salle des Arcades, à partir de 20h30








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