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[Plonger dans l'âme de...] Amaury de Crayencour. Pour le plaisir

Mis à jour : juin 24

Benoît Solès, Tristan Petitgirard, Amaury de Crayencour... le trio magique de "La Machine de Türing"! Cette pièce primée 4 fois aux Molières en 2019, qui triomphe depuis 2 ans sur toutes les scènes, aurait commencé à s'exporter partout dans le monde si tout ne s'était pas arrêté le 14 mars dernier pour cause de coronavirus. Nous avions parlé aux deux premiers (et à Anne Plantey qui a aussi participé activement au projet), il manquait Amaury. Vous allez suivre l'itinéraire d'un jeune homme dans la vie duquel le théâtre a fait une entrée fracassante à l'âge de 17 ans. Fracassante et réjouissante. Emballante. Enthousiasmante... Quand il regarde dans le rétroviseur, il parle sans fausse pudeur et avec beaucoup de sincérité des mécanismes qui ont guidé ses choix. En fait, au centre, il y en a un, essentiel: le plaisir. Bonne lecture!


Amaury de Crayencour juste avant la 1ère au Théâtre Michel en 2018

Enchanté Amaury ! Nous allons dérouler le fil de votre vie si vous voulez bien... Quel est le repère central qui fait qu'aujourd'hui vous êtes ce que vous êtes ?


Enchanté Philippe. Pour répondre à la question, je dirais: le plaisir dans les choses. Ce qui me motive, c'est d'avoir du plaisir dans ce que je fais. J'ai du mal à travailler dans la douleur. Je sais que certains aiment ça, mais, moi, j'aime quand les choses se passent bien. Alors, ça ne veut pas dire qu'il faut que tout soit facile, bien entendu. C'est très beau quand une œuvre met du temps à exister et j'adore fouiller, chercher des détails d'un personnage, mais il faut que ça se passe dans le plaisir, c'est tellement important... C'est ça qui me motive dans tout. Et le plaisir aussi pour les autres. J'ai deux enfants, j'adore me poser la question: qu'est-ce qui va leur faire plaisir ?


Du coup, vous essayez de vous rapprocher de gens qui ont un peu le même type de fonctionnement?

"Passade" de Gorune Aprikian (C)

Je suis assez tourné vers les autres. Ce que j'aime dans mon métier c'est aussi ça: le rapport à l'autre, justement. Un metteur en scène avec qui j'avais travaillé me disait : "quand tu ne sais pas, quand tu es perdu, la réponse est dans le regard de l'autre" - quelque chose de ça est sans doute vrai dans la vie aussi, mais passons. Sur un plateau, quand tout d'un coup tu ne sais pas quoi jouer, que tu as un trou de texte ou qu'il y a un accident, l'autre est là pour t'aider. Si tu as des problèmes pour jouer une situation, en te concentrant sur ce que renvoie le regard de l'autre, tu trouves souvent une aide exceptionnelle...


Alors, comment on fait quand on est seul sur scène, comme vous l'avez été à vos tous débuts sur "L'opéra d'un sou"?


Laurent Fréchuret avait monté "L'Opéra de 4 sous", son spectacle était magnifique et il avait eu la belle idée d'en faire une forme courte, "L'Opéra d'un sou", dont il a confié l'écriture à Edouard Signolet (avec qui j'ai beaucoup travaillé par la suite). C'était 30 mn de spectacle et 30 mn d'échange avec les spectateurs. J'ai adoré faire ça. Quand le spectacle se jouait, par exemple à la Scène Nationale de Saint-Quentin en Yvelines, moi, j'arrivais un mois plus tôt et le principe était d'amener le spectacle là où il n'est pas: dans des classes, des cantines, dans des bibliothèques... Si ça devait se faire dans un théâtre, on faisait en sort de ne pas être sur le plateau mais dans le hall et c'était génial. Tout est parti du CDN de Sartrouville, un théâtre situé au milieu d'un quartier sensible, et c'était très important pour le metteur en scène de sensibiliser à ça. Quand je posais la question à des jeunes: "qu'est ce qui fait que vous n'osez pas pousser la porte d'un théâtre ?", ils disaient, "mais ça n'est pas pour nous, déjà on ne sait pas comment il faut se saper, on ne sait pas..."

"L'Opéra d'un sou" temps d'échange (C)

Il y a cette chose au théâtre où on a l'impression qu'il faut "s'habiller". Quand on pense à tous les auteurs, surtout Brecht, qui ont justement réfléchi à ça: "soyez vous-même, venez comme vous êtes, il n'y a pas besoin de mettre de masque -enfin sauf en ce moment!- pour aller au théâtre". L'Opéra d'un sou racontait un peu ça. Le théâtre, ça peut être ça. Je jouais, seul, 8 personnages. C'est marrant, parce que le fait de jouer des personnages différents m'a pas mal accompagné après que ce soit dans "Le porteur d'histoires" ou "La Machine de Türing". Je jouais donc tous les rôles de "L'Opéra de 4 sous", sauf Mackie, le personnage principal. Tous parlaient de lui. On l'attendait, il allait arriver... Il y avait des parties chantées, je me transformais avec un petit détail, un foulard... et on allait à la rencontre des spectateurs. C'était au tout départ, j'étais encore à l'école, à Asnières. C'était un apprentissage génial, il n'y avait pas la magie d'une salle de théâtre, c'était très brut. On jouait dans une salle de classe allumée, quand je dis on, c'est moi mais il y avait toujours un régisseur qui m'accompagnait. C'est une forme qui m'a beaucoup appris... Un vrai bonheur.


Vous disiez, la réponse quand on ne sait plus où on est, on l'a dans le regard de l'autre - comédien sous entendu. Là, l'autre c'était le public ?

"L'Opéra d'un sou" (C)

Exactement. Il y a eu souvent des situations comme ça, quand on joue devant des publics qui n'ont pas l'habitude du théâtre, vu que cette petite forme avait pour but de les préparer à aller au théâtre, forcément, ça chahutait, ça criait... C'est normal parce qu'être spectateur ça s'apprend. "L'Opéra de 4 sous", c'est l'histoire, en gros, de maquereaux, de prostitués, de flics, de voyous et de mendiants qui cohabitent dans une espèce de cour des miracles. Moi, je jouais tour à tour la pute, le mendiant, le flic, le mac... Du coup, quand je faisais le mendiant, que je me faisais un bandage autour des yeux en bavant, en tendant la main pour qu'on me donne des sous, il y avait dans le public des crises de rire, des réactions parfois inattendues... C'était très marrant de provoquer ça. Très rapidement, je voyais si ça allait être une demi-heure compliquée où il allait falloir que je les "tienne", comme on dit, ou si les choses allaient pouvoir se dérouler normalement. On a beaucoup eu ça aussi avec "La Machine de Türing", la pièce de Benoît Soles mise en scène par Tristan Petitgirard. On a eu des écoles et moi j'adore ça. Tout à l'heure je parlais de la notion de plaisir, mais j'aime bien aussi la difficulté dans le travail! Là, en l'occurrence c'est le cas. "La Machine de Türing" aborde des thèmes sensibles, comme la différence d'une manière générale et l'homosexualité en particulier. Quand on joue devant des élèves, ça peut être un peu le bordel, notamment au moment du baiser... Du coup, ce sont des beaux défis qu'on se donne avec Benoît: "on va les tenir, on va leur raconter notre histoire et ça va les intéresser". On a eu toute sortes de publics, toutes sortes d'élèves et, chaque fois, même quand ça a commencé dans le chahut, on a réussi à les avoir: à la fin on avait des beaux saluts. On sentait qu'ils ne s'étaient pas ennuyés.


C'est le principe de la joute oratoire un peu, le défi des mots transposé ? Le théâtre comme une joute oratoire avec le public ?


Oui... Enfin, dans le mot "joute", il y a une notion de combat. Et, si c'est un combat, on est du même côté, le public et nous! J'aime bien me dire qu'on raconte une histoire ensemble. C'est bien qu'on ait démarré en parlant de "l'Opéra d'un sou" et de Brecht, parce que chez Brecht, il y a cette notion de public actif. Et j'aime bien me dire que le public n'est pas juste posé dans son fauteuil, qu'il a un petit effort à faire pour aller vers l'acteur. L'acteur fait un pas vers le spectateur et inversement, pour qu'ensemble on se raconte une histoire. C'est quelque chose qui était très agréable chez Alexis Michalik dans "Le Porteur d'histoire". Par exemple, j'arrivais, je m'asseyais sur un tabouret, je mettais le poing en avant et tout d'un coup, le spectateur devait s'imaginer que j'étais dans une voiture. J'adorais ce moment-là! C'est typiquement ça: je fais un pas vers le spectateur pour leur raconter mon histoire, je mime cette voiture, et eux doivent faire un sacré pas vers nous, pour se dire: "ok, il n'y a pas de voiture, mais on en imagine une". Cette imagination qu'on titille chez le spectateur, je trouve ça génial. J'aime le théâtre populaire et exigeant.

"Le Porteur d'Histoire" de Alexis Michalik (C)

Là on est dans le jeu entre personnes! Le jeu ensemble, presque comme des enfants...


Exactement. Souvent, en tournée avec Benoît, ça nous arrive de nous dire : "il était bien le public ce soir !". Comme s'il avait un rôle à jouer... Et pourtant, c'est vrai que le public a un rôle à jouer. On dit parfois que si le public n'était pas "bien", c'est à cause des acteurs. C'est sûr que ça joue: le public nous écoute si on est bien... mais je crois aussi qu'il y a une qualité d'écoute du public dès le départ, une envie d'être là, de prendre du plaisir - toujours cette même notion. Dans tous les cas, il est là. J'ai la chance de faire des allers-retours entre la télévision, le cinéma et le théâtre et je reviens toujours au théâtre avec un plaisir incroyable. La base du métier, c'est vraiment le théâtre notamment pour cette raison-là, le rapport direct et immédiat aux spectateurs. Il n'y a pas de filet, on est là, devant eux, on se fout à poil et c'est parti.


Tristan disait lui aussi qu'il ne voulait pas que la mise en scène soit prémâchée. Il voulait que le spectateur soit actif. Qu'il ait un rôle à jouer.

"La Machine de Türing" échange avec le public

Je crois que c'est pour ça qu'avec Tristan tout s'est aussi bien passé: on est sur la même longueur d'onde. C'est un metteur en scène exceptionnel, un directeur d'acteur incroyable. Effectivement, on a la même vision des choses: ne pas prémâcher le travail, donner à voir sans donner toutes les clés. Le spectateur doit rentrer chez lui en se posant des questions.





"Amaury, c'est la bonté d'un homme qui éclate dans ses partitions d'interprète. C'est aussi un acteur avec une grande détente et un immense professionnel. Je l'aime très fort et j'ai hâte d'une nouvelle aventure ensemble!" Tristan Petitgirard

Qu'est-ce qui a fait donc que le plaisir vienne des mots, du théâtre, du cinéma, de la scène, de la télévision... alors qu'il aurait très bien pu venir du football ou de la peinture !


C'est vrai ! Alors, je ne suis pas un grand joueur de foot, même si je fais des efforts... La peinture, je suis gaucher et très gauche en plus! Mais au delà de tout ça, c'est arrivé un peu par hasard. J'ai eu des signes avant coureurs qui me montraient que ça allait me plaire dès petit, mais, avant 17 ans, je n'avais pas d'intérêt particulier pour ce métier-là. J'ai rencontré un prof de lettres qui était aussi un prof de théâtre et qui m'a absolument fasciné. Il s'appelle Stéphane Simons, c'est un professeur dans un lycée à Rouen. Il était aussi fascinant dans ses cours de lettres que dans ses cours de théâtre et je crois que - on en revient toujours à l'autre, au regard de l'autre-, c'est justement dans les rencontres que j'ai grandi. Ma première vraie rencontre de ce métier, c'est lui. En cours on travaillait des textes et au théâtre on en jouait. Ca n'était pas forcément les mêmes, même pas du tout, mais c'était intéressant de voir comment on pouvait être théoricien sur des textes. C'était en 1ère, donc c'étaient les fameux commentaires composés, les figures de style et tout. Je me suis passionné de ça, j'ai eu 20/20 à l'oral de français cette année-là et en même temps je découvrais le théâtre. J'ai eu une espèce de rencontre avec les mots d'abord, puis avec le public. La première pièce que j'ai jouée, c'est "Le Visiteur" d'Eric Emmanuel Schmidt. Tous les mardis, on répétait et la rencontre avec les spectateurs s'est faite en juin dans le gymnase devant tous les élèves. C'est cette rencontre-là, ce moment-là, où je me suis dit: "ah oui d'accord qu'est ce que c'est fort!". Une vraie communion, un moment tous ensemble.

Amaury de Crayencourt "Le Visiteur' (Collection privée) (C)

Une question me vient en tête... Qu'aviez-vous emmagasiné qui a rendu ça possible? Qu'est-ce qui vous a nourri intellectuellement, affectivement, pour vous amener à ça ?


Je crois que mon grand frère, Vincent, a eu un rôle très important dans mon goût pour les mots et le spectacle. Je me souviens, quand on habitait à Bruxelles, il enregistrait sur un dictaphone des tirades de tragédie, pour rien, sans raison. Ca n'était pas pour l'école, juste pour le plaisir des mots... Moi j'avais 8-9-10 ans, j'entendais régulièrement mon frère déclamer de la tragédie. Et tous les ans, on partait en vacances chez ma grand-mère, il organisait un spectacle, on appelait ça "Le spectacle de Granny". Il mettait en scène tous nos cousins, on était une dizaine, lui, il faisait des tours de magie, on faisait des chansons, il mettait en scène des blagues Carambar... Ca a été un premier rapport au jeu! Quels souvenirs... Il avait autre chose, qu'il a toujours avec ses enfants, je crois. Juste avant de regarder un film, on se mettait dans les meilleures conditions: on éteignait les lumières, il s'assurait que tout le monde soit bien. "Tout le monde est bien ? On y va ? Allez, c'est parti !" Les 3 coups... Depuis que je suis tout petit, il y a ce truc là avec lui. Je crois que ça m'a apporté le goût du sacré et du coup après forcément au théâtre il y a aussi cette notion. Chaque fois qu'on va au cinéma ensemble, on fait un geste et on se dit: "Bon film !". J'adore ce moment juste avant, on sait qu'on va partager un -bon- moment ensemble. On en revient toujours à la même chose sur l'autre, la réponse est dans l'autre, le fait de partager. Aujourd'hui, j'adore aller au cinéma tout seul, mais j'ai mis beaucoup de temps à aimer ça, parce que j'adore partager ces moments-là.

Amaury et Vincent de Crayencour (C)

On déroule le fil, ce prof, "Le Visiteur" d'Eric Emmanuel Schmidt... Après que s'est-il passé ?


"Le Visiteur", toute 1ère didascalie: "Dieu débarque chez Freud"... Ce sont donc des discussions entre Dieu et Freud. Tu es un gamin de 17 ans à l'école et on te propose de jouer Dieu habillé en smoking qui rentre par une fenêtre chez le fondateur de la psychanalyse... Dès le début, c'est presque pour des mauvaises raisons, des choses liées d'orgueil: je me suis dit "ah oui, je me verrais bien incarner Dieu!" Ca flatte l'ego au départ, avant toute question liée au texte. Mais le plaisir des mots est venu très vite. De Eric Emmanuel Schmidt, j'adore absolument tout ! Après avoir découvert "le Visiteur", j'ai tout lu et dès que je pouvais aller voir une de ses pièces, j'y allais. Très vite, ça s'est transféré sur les mots, mais je crois qu'au départ, pour être sincère, il y a eu le regard posé sur soi. C'est marrant que vous parliez de football ou de peinture. J'ai toujours été un élève assez moyen, scolairement, je n'ai jamais brillé dans un sport... et tout d'un coup, à 17 ans, il y a eu quelque chose, où je pouvais me dire: "tiens, j'ai l'impression que j'ai un truc à faire là-dedans". En tous cas, on me disait que ce que je faisais était bien. C'est pour ça que je me la raconte avec mon 20/20: pour la première fois, j'avais vraiment une très bonne note... et c'était un oral de français! C'est marrant. D'ailleurs, je redoublais ma première. Je crois qu'il y a eu ça, l'adolescent qui trouve un peu sa voie dans un truc où il se dit : "là, je crois que je peux tirer mon épingle du jeu". L'année d'après, toujours avec cette troupe de théâtre du lycée, on a monté "Le Système Ribadier" de Feydeau... Et alors là! 300 élèves, pas 300 copains, parce qu'il y avait toutes les classes et je ne connaissais pas TOUT le monde, mais 300 élèves dans le gymnase qui se marrent quand tu sors une réplique... C'est une sensation incroyable. J'avais 18 ans, cette fois, je découvrais que je pouvais être "quelqu'un"...

Amaury de Crayencour(C)

Parce que, non seulement, j'avais une scolarité assez moyenne, mais je n'étais pas non plus "le cool". J'admirais le cool de la classe, le rigolo, mais moi, jamais je n'avais été celui qui amuse la galerie. Et, tout d'un coup, la galerie, tu l'amuses. Tu as travaillé un texte de Feydeau, un classique, et tout le gymnase se marre... Sans parler de revanche, parce que je n'avais pas de revanche à prendre, je n'étais pas non plus le rejeté de service à l'école, mais, à partir de là, je suis devenu le mec cool du lycée. Avant ça, pas du tout. Je crois qu'il y a ça aussi. Cet espèce de truc du coup tu te dis: "ah ouais, c'est la classe quand même!..." C'est pour ça que je parle de "mauvaises raisons". Je ne sais pas si ce sont vraiment des "mauvaises raisons", mais en tous cas, ce sont des choses qui flattent la confiance en soi d'un ado qui n'était pas sûr de lui. En même temps que "Le Système Ribadier", deux jeunes réalisateurs de l'école préparaient un film, "Sortie de nuit", un moyen métrage d'horreur. Ils avaient organisé un casting dans le lycée, plein d'élèves l'avaient passé et j'ai été pris pour le rôle. Du coup, presque en même temps, je fais "Le Système Ribadier" et ce moyen métrage... Double kiff: du cinéma et du théâtre la même année. Je sors donc de cette année-là en me disant: "c'est pas mal tout ça". Mais, là, j'étais à Rouen.


J'arrive à Paris, je tape "casting" sur Google et je tombe sur des sites comme "Casting systeme" ou "Casting du jour", etc. J'ai démarré tout de suite, avant de faire une école. Plus tard, j'ai intégré le Studio d'Asnières, une école merveilleuse, qui m'a formé d'une manière professionnelle. C'est un centre de formation d'apprentis comédiens, un CFA, le premier de France, maintenant, c'est devenu une Ecole Nationale. Mais, avant de faire ça, j'arrive à Paris, je m'inscris sur un site de casting et je fais vraiment tout ce qu'on peut faire quand on débarque sans connaître personne: des petits doublages de télénovellas, des trucs comme ça. C'était des séries vraiment à tout petit budget, des trucs à 300 épisodes... Au début, on regardait quels personnages on pouvait faire et un comédien en faisait plusieurs. On s'arrangeait pour faire des personnages qui n'auraient pas trop à se croiser. Sauf que sur 300 épisodes, évidemment, ça finissait par arriver. Donc, c'était absurde, je doublais des personnages qui étaient en dialogue ensemble, je faisais les deux! Mais ça a été une super école... J'ai fait des photos aussi, un peu de mannequinat, des pubs... C'est pour ça que je trouve que c'est un métier qui est très riche, il y a beaucoup de choses à faire. Chacun a son parcours, il y a les voies royales, mais moi j'adore avoir eu un parcours, pas chaotique, parce que j'ai quand même eu de la chance, mais un parcours en tous cas très varié: des petites formes pédagogiques dans le subventionné comme "L'Opéra d'un sou", du café théâtre aux Blancs Manteaux, des pubs, du cinéma, du théâtre subventionné, du théâtre privé, de la télévision... J'adore ce mélange! J'adore faire des sketchs sur TF1 et jouer dans un film d'auteur, comme par exemple "Passade" de Gorune Aprikian avec Fanny Valette.


Amaury de Crayencour et Fanny Valette. "Passade" de Gorune Aprikian (C)

Il y a eu une période où je faisais "Nos chers voisins" et "Le Bureau des légendes" en même temps. J'adorais tourner le mardi des sketchs pour TF1 et le mercredi être avec Eric Rochant sur les services secrets à la DGSE. C'est magnifique. Je trouve que c'est là qu'on fait vraiment son métier: on est dans des emplois et des styles très différents. Parce qu'une chose que je déteste, c'est le snobisme! Et il y en a trop dans notre métier. Avec l'avènement des séries, les cloisons explosent, maintenant, ça n'est plus honteux de faire de la télévision, mais il y a quand même un vrai snobisme où des gens estiment que faire de la comédie, ça n'est pas bien, que le café théâtre ça n'est pas bien. Moi, je crois que toute expérience est bonne à prendre et, une fois de plus, c'est une question de plaisir... Si on prend du plaisir à ce qu'on fait, il y a aucune limite. Après, je suis convaincu qu'il ne faut pas se rendre malheureux à faire quelque chose, inversement, qu'on n'aime pas. Si tout d'un coup, tu es malheureux en faisant du café théâtre, il ne faut pas en faire, mais si ça te plaît, et moi c'était mon cas, fonce! Aux Blancs Manteaux, je jouais une pièce d'Olivier Maille "Si je t'attrape, je te mords". J'ai beaucoup appris, là aussi. Et puis, c'est drôle quand les projets rebondissent. "Nos chers voisins", qui est mon premier "récurrent", comme on dit à la télévision, je l'ai décroché grâce à Mélodie Fontaine, une comédienne avec qui je jouais dans "Si je t'attrape, je te mords". Elle était assistante d'un directeur de casting. Elle a parlé de moi, il m'a vu et j'ai été pris pour "Nos chers Voisins"... que j'ai joué pendant 4 ans et qui m'a donné la crédibilité nécessaire pour d'autres rôles. Donc, quand on n'est pas snob, quand on fait ce qu'on a envie de faire, de belles choses arrivent aussi!


Et une des belles choses, justement, c'est "La Machine de Türing" depuis 2 ans...


Et oui. Quelle aventure ! Je suis très fier de ça parce que, on en parle souvent avec Benoît et Tristan, au début, il n'y avait pas de production. Thibaud Houdinière, le producteur, nous accompagnait, mais il ne savait pas encore comment précisément. Donc, tout est parti d'un metteur en scène, Tristan, d'un auteur-acteur, Benoit, et d'un acteur, moi, qui avions très envie de faire ce spectacle. On se dit, maintenant, on va se bouger, on va appeler les producteurs qu'on connaît. On l'a fait, on a fait une lecture et à la fin de la lecture, tous les producteurs dans la salle ont dit : "où est-ce qu'on signe ?". C'est devenu une belle co-production, on a pu travailler dans des supers conditions et faire le spectacle dont on rêvait. C'est chouette, parce que on était prêts à y aller comme ça, même sans argent. Benoît dit souvent, on était prêts à prendre les costumes dans l'armoire de la grand-mère, à les mettre dans une camionnette et à foncer direction Avignon. C'est ce qui est beau dans ce projet-là. Un petit projet devenu, un grand projet. Une aventure incroyable.


On est encore dans le plaisir. Quand vous expliquez que vous avez dit tous les trois de toutes façons, on y va... Si ça n'est pas porté par le plaisir, ça ne peut pas marcher.


Amaury de Crayencour et Benoît Soles. Photo: Stéphane Audran (C)

Exactement. C'est vraiment ça. Tristan et moi, ça faisait quelques années qu'on se tournait autour, il m'avait proposé des choses, mais comme je jouais "Le porteur d'histoire", je ne pouvais pas. Là, il me fait lire ça, on se voit avec Benoît et dès l'audition, on se rencontre artistiquement. On se dit ça va être cool. Sur cette pièce, il y a le fameux trio magique: un spectacle où on aime ce qu'on a à jouer, où on aime avec qui on joue et qui rencontre le succès. C'est pour ça qu'on prend la pleine mesure de ce qui nous arrive, tous les trois! Ca nous est arrivé, parce que Tristan est metteur en scène, mais il est aussi comédien, ça nous est arrivé à tous les trois de jouer des choses qu'on adorait jouer, mais on ne comprend pas pourquoi, les gens ne viennent pas, ça ne marche pas. Ou alors on fait un truc qui cartonne, sans qu'avec l'équipe on soit en osmose... Du coup, ces conditions-là réunies : on aime nos partenaires, on aime ce qu'on a à défendre et tout ça rencontre le succès, c'est rare. C'est merveilleux quand ça se passe.

"Amaury est un aussi grand acteur qu'une belle personne. L'un nourrit d'ailleurs l'autre. Je souhaite à tous de l'avoir pour partenaire ou ami. Moi, j'ai la chance d'avoir les deux!" Benoît Solès

Donc, là, tout est à l'arrêt. Vous reprenez quand ?

Je suis très heureux parce que ma prochaine date, c'est le 17 septembre à Uccle, à Bruxelles. J'ai vécu là-bas, donc y jouer, c'est vraiment génial. Normalement, comme les théâtres peuvent ré-ouvrir, "La Machine..." revient au Théâtre Michel à partir du 20 août, mais ce sera avec la nouvelle distribution. C'est vrai que c'est une expérience que j'aimerais vivre, cette réouverture des théâtres, parce qu'on s'est arrêtés en plein vol! Deux jours après le confinement, on était censés partir une semaine en Suisse. Trois semaines après, on devait s'envoler aux Etats-Unis pour jouer à San-Francisco, à Los Angeles... Tout s'est arrêté d'un coup de façon hyper brutale. Notre dernière date de tournée, c'était au Montansier de Versailles. On ne savait pas en jouant qu'on ne rejouerait pas après. Je suis né dans cette ville, c'était important pour moi d'y être. Super accueil, super public au passage... Le genre de représentation où tu te dis "vivement la suite!". Je suis rentré très vite après le spectacle, on s'est à peine dit au-revoir avec l'équipe. En fait, on ne s'est revus que très récemment. Ca a été un drôle de truc. J'ai deux enfants à la maison, donc ça a été un confinement où j'ai continué à jouer pour eux, on fait quand même un métier génial. J'adore partir le soir et dire à ma fille : "je vais jouer", c'est drôle. Elle répond: "mais pourquoi tu ne joues pas avec moi ?" Attends, on verra dans quelques années... Mais c'est vrai qu'on est des grands enfants. Pendant le confinement, j'ai beaucoup joué. Les enfants ont adoré. Moi aussi à vrai dire.


Après "La Machine de Türing", il y a des choses en vue ?


J'ai un projet sur le feu qui s'appelle "Milo", un long métrage de Anthony Lesaffre, et je suis très heureux. C'est un film post-apoccalyptique... C'est assez marrant, après ce qu'on vient de vivre, de faire un film comme ça ! C'est sur le rapport entre un père et son fils. Milo, c'est le nom du fils. Marc, le père, l'emmène à travers la forêt et essaie de le sauver dans une ambiance où il n'y a plus rien et où il n'y a des gens qui essaient de survivre. Je joue le rôle du père. C'est assez génial de défendre un rôle principal dans un long métrage, je suis très heureux de ça. On devait tourner du 15 août au 15 septembre avec des scènes notamment en Belgique. Avec les événements, ça a été modifié, pour l'instant, on va tourner une semaine en studio en septembre. Et c'est vraiment génial de lire un scénario super original, c'est le genre de trucs que j'aime voir quoi. Quand je cherche un film sur Netflix, ça m'arrive assez régulièrement de chercher ce genre de choses... Un film d'action à la française, c'est très cool. Avant ça, je tourne dans une série pour France 2, à partir du 20 juillet... Je ferai aussi quelques dates de "La Machine de Türing" au théâtre Michel, mais elles ne sont pas encore fixées précisément.


Un mot de conclusion ?


J'adore la phrase de Louis Jouvet qui disait : "Rien de plus, futile de plus faux, de plus vain, rien de plus nécessaire que le théâtre" et je trouve que c'est beau en ce moment. Pendant le confinement, on s'est aperçus que sans la culture, ce confinement aurait vraiment eu une autre gueule. On a tous passé notre temps à lire des livres, à regarder des films, des séries, des pièces de théâtre... parce que beaucoup ont été mis en ligne et franchement, je me demande ce qu'aurait été le confinement si on n'avait pas eu accès à tout ça. Du coup, c'est toujours marrant de voir comment la culture parfois est traitée et de voir en fait l'impact qu'elle a sur nous et son importance. Donc, bien sûr, on ne sauve pas des vies comme les médecins, mais en tous cas on divertit et je crois que c'est important aussi.


Merci Amaury.


Propos recueillis par #PG9


Amaury de Crayencour


Rappel des épisodes précédents...


[Plonger dans l'âme de...] Tristan Petitgirard. Le théâtre ou la musique des mots...


[Théâtre] “La Machine de Turing” de Benoit Solès. Formule magique


[Plonger dans l’âme de...] Anne Plantey. Comédienne. Sur la route des mots





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