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[Eloge de la fragilité] Plonger dans l’âme de... Cathialine

Après la virgule…


Un bref et simple message est arrivé mardi soir sur le twitter de @CultureEtc: « Bonjour, ». Acte manqué ? Interpellation ? Invitation ? Qu’est-ce qui allait venir après la virgule?


Eloge de la faiblesse…


L’auteure du message est Cathialine. Fragile, farouche, sensible, à fleur de peau et avec plusieurs expériences déjà réussies derrière elle, cette jeune artiste a décidé de faire son chemin hors des sentiers balisés qui lui étaient pourtant ouverts : elle tenait absolument à préserver sa sincérité. Son 1er album, «Worship the Weakness», sort Mercredi 14 Juin prochain. Elle l’a produit elle-même. Nous avons eu ensemble un long et passionnant échange sur la naissance de ce très beau projet entre folk et néo-classique, style énigmatique et envoûtant: sa marque de fabrique... Il faut dire qu’après la virgule une rapide recherche sur internet a permis de découvrir « Out of me ». Et qu’à partir de là, on ne pouvait qu’avoir envie d’aller plus loin…

Cathialine “Out Of Me” https://www.youtube.com/watch?v=xIldq2oyyBo


Cathialine ou l’éloge de la fragilité…


Bonjour Cathialine! « Worship the Weakness » sort la semaine prochaine. Un long cheminement…


Oui, ça fait un bon moment que je prépare l’album. J’ai mis beaucoup de temps à trouver les bonnes personnes avec qui enregistrer, développer le projet. Pour tout construire en partant de zéro, il faut à la fois une inspiration collective et un apport d’énergie complémentaire: c’est tellement lourd de porter soi-même son projet! Je cherchais toujours à faire mieux, je n’arrivais pas à m’arrêter. Ca en devenait même un problème : au bout d’un moment tout le monde me disait « arrête-toi maintenant, c’est terminé ! ». Et voilà, je suis arrivée au bout…


Tu as mis combien de temps pour ce projet-là ?


J’ai sorti un EP en 2012, mais certaines chansons qui sortent aujourd’hui étaient déjà en préparation avant, donc il y a une sorte de chronologie inversée. Ca fait 7 – 8 ans que j’y pense et je suis vraiment à fond sur ce disque depuis 3 ans.


« Worship the weakness »… On va appeler ça « éloge de la fragilité »?


Exactement. J’avais envie de jouer sur le double sens du mot « weakness », qui signifie à la fois fragilité et faiblesse. D’un côté, parler de cette escalade permanente dans nos sociétés : la course au plus performant, au plus séduisant, au plus fort, à celui qui parle le plus fort. Je ne me reconnais pas du tout là-dedans et j’ai beaucoup souffert de voir ce modèle-là érigé comme modèle de société. Ca m’est tellement étranger ! Je ne me voyais dans aucune case : je ne suis ni quelqu’un de performant, ni tout ça… Puis, avec le temps, je me suis rendu compte que cette fragilité pouvait être ma force. J’ai pu l’expérimenter à ma manière, dans tout un tas de situations. Toutes les chansons du disque sont portées par ce fil conducteur. Que ça soit dans une relation amoureuse ou familiale, mais aussi comme j’en parle dans le dernier clip sur les guerres de religion, finalement on se rend compte qu’un rapport de force permanent ne conduit à rien, si ce n’est au désastre. La faiblesse, c’est aussi céder à ses faiblesses d’être humain, céder aux tentations, j’ai vraiment joué sur ce double sens. Au final, il s’agit simplement pour moi de dire que nous sommes extrêmement imparfaits et que c’est très très bien comme ça ! Je compte maintenant profiter pleinement de la vie dans cet état d’esprit en faisant un peu la paix avec tout ce qui a pu me plomber… Ca fait du bien !


Photo: Tommy Pascal (C)

C’est pour ça que tu as décidé de construire avec des gens qui te sont proches, de quitter les grandes machines auxquelles tu as pu participer, les comédies musicales, où il y a quand même une certaine compétition ?


Tout à fait. “Le Roi Soleil” était une grosse machine, mais j’en ai tiré des choses très positives. Je me sentais liliputienne au cœur du projet, mais à la fois tellement heureuse sur scène ! En même temps, j’avais l’impression d’être dans un rouleau compresseur. J’ai mis beaucoup de temps pour en sortir… Oui, il y a un peu de compétition, mais, honnêtement, sur ce spectacle on était vraiment très soudés. C’est donc pas vraiment l’exemple parfait ! En tous cas, j’ai vraiment eu besoin de prendre du recul pendant quelques temps à la fin.


Tu as passé combien de temps sur le “Roi Soleil” ?


Entre l’enregistrement du disque et la dernière date de spectacle, il s’est écoulé un peu plus de 3 ans.


Qu’est-ce que tu en as retiré avant tout ?


D’une part, l’expérience du métier. C’est vraiment une école incroyable. Le spectacle est une chose à laquelle on ne peut pas se préparer autrement qu’en mettant « les mains dans le cambouis », On était sur scène quasiment tous les soirs pendant 2 ans, c’est une expérience énorme. On jouait dans des salles comme des Zéniths, c’est extrêmement formateur. Et puis, il y a tout ce qui est autour: les plateaux télé, les radios, les interviews, la communication. C’est intéressant de voir comment tout s’organise. Et puis, ça devient un peu banal de dire ça, mais c’est important : les rencontres humaines ont été très fortes, j’ai gardé des liens sincères et profonds avec de nombreuses personnes, chanteurs, danseurs… J’ai aussi rencontré Frédéric Kret, le violoncelliste avec qui je travaille depuis et avec qui j’ai pu vraiment avancer sur mon projet. Il m’a aidée à construire cette couleur néo-classique. C’est vraiment grâce à cette rencontre que mes projets de disques personnels ont pu démarrer.


Vous partagez tous les deux cette analyse du besoin de fragilité ?


Complètement. J’ai d’ailleurs cultivé cette fragilité dans le processus de création en choisissant d’enregistrer tous ensemble en même temps, ce qui se pratique très peu, notamment en raison des difficultés techniques que cette démarche occasionne. Mais j’aime cette mise en danger qui mobilise l’énergie de chacun au service d’une émotion collective, de l’instant. La capture de l’instant, dans tout ce que ça a d’éphémère, de fragile, d’instable, voilà ce qui me passionne.


Il fallait déstructurer les concepts ?


Honnêtement, je n’ai pas réfléchi du tout en termes de concept, ça s’est fait naturellement. Progressivement. J’ai fait une chanson, puis une autre, tout en créant les instrumentations. Au bout d’un moment, on se retourne, on regarde ce qu’on a fait et on se dit : « voilà, c’est ça qui se dessine ». En tous cas, c’est comme ça que ça s’est passé. J’ai fait ce travail de manière complètement instinctive.


Et sincère...


Oui, c’est ça. Comment faire autrement ?


Où vis-tu ?


A Paris.


Comment es-tu sensible à ton environnement ?


A vrai dire, je supporte de moins en moins l’environnement parisien. Il y a énormément de monde et, avec tous les événements récents, la ville s’est beaucoup tendue. Et puis, il y a la pollution, ça devient assez difficile à supporter. Je suis originaire de Tours et c’est vrai que j’ai envie d’y retourner.


Mais tu as des refuges parisiens ?


Je pourrais dire que j’en ai deux. Un studio de répétition dans lequel j’aime travailler, en plein Paris paradoxalement. Et puis le Bois de Vincennes. J’y vais assez souvent, j’aime beaucoup cet endroit.


Tu es donc une hyper-sensible ?


Ah oui, complètement. Un rien peut me déstabiliser, c’est terrifiant. Une parole, un regard, une voix, la pluie, le soleil, une musique, une image, un souvenir, un parfum… j’ai l’impression d’être une embarcation frêle au milieu de l’océan déchainé de la vie !


Et donc ton refuge c’est aussi la création ?


Complètement. C’est un salut total. Et c’est aussi pour ça que c’était important pour moi d’aller au bout de ce disque, Parce que c’est aussi un soulagement d’accomplir quelque chose. De faire aboutir.


Qu’est-ce qui te calme le plus ? Ecrire, composer, chanter ?


Composer. C’est ce que je préfère faire. Je peux y passer des heures sans me rendre compte du temps qui passe. La fin de journée arrive… et je n’ai pas levé le nez du piano ! Et en même temps, j’aime prendre parfois mes distances, ne pas toucher au clavier pendant des jours, parfois des semaines, exactement comme un amoureux qui voudrait préserver la fraîcheur d’une relation sentimentale par un peu d’absence. S’éloigner pour mieux se retrouver …


Tu serais du genre à composer une symphonie si on va par là !


Je n’aurais pas la prétention de penser ça. La symphonie c’est un exercice très particulier. J’ai déjà en tête un prochain projet qui sera assez particulier dans sa forme. Peut-être quelque chose de proche de ça, justement. Je voudrais creuser le côté classique que j’ai déjà apporté dans ce 1er album. Aller encore plus loin dans cette direction.


Avec la même équipe ? Ou avec d’autres personnes ?


Je ne sais pas encore. J’aimerais approfondir mon travail avec des artistes classiques, la musique classique, c’est ce qui fait battre mon cœur. J’ai fait de fabuleuses rencontres ces dernières années, des musiciens, des compositeurs et orchestrateurs, comme Pierre Adenot et Lucas Henri qui ont accepté de participer à cet album, pour mon grand plus grand bonheur ! Ces passionnés sont une source immense d’inspiration pour moi. Mais ce sont les rencontres qui me guident et la vie fait souvent bien les choses.


Alors, si cet éloge de la fragilité te donne de la force… Y a un problème !


Mais la fragilité est justement une force… On ne peut pas se battre tous avec les mêmes armes. Plus j’avance dans la vie plus je me dis qu’il est important de faire la Paix avec soi-même et d’arrêter d’essayer de coller à quelque chose qui ne nous ressemble pas. Je rencontre autour de moi énormément de gens qui sont à bout dans leur vie parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne correspondent pas aux idéaux que l’on veut nous imposer. J’ai rencontré des gens extrêmement brillants avec une vie faite de réussite, mais je me suis rendue compte qu’en grattant le vernis de leur existence idéale les choses n’étaient pas aussi simples ou solides. Ca ne faisait pas d’eux des gens inintéressants, bien au contraire. Je pense qu’on gagnerait tous à laisser s’exprimer nos fragilités. Je suis extrêmement bouleversée et inquiète aussi de la tournure que prennent les choses dans le monde sur le plan religieux, c’est pour cela que j’ai absolument voulu sortir le titre « Gods and Wailings » . Le retour du rigorisme et cette quête de pureté imposée par les religions, c’est encore un diktat de plus, une pression pour qu’on ne soit pas des êtres humains tout simplement. C’est important de respecter ses fragilités, d’en avoir conscience et de vivre avec.


Cathialine: “Gods and Wailings” https://www.youtube.com/watch?v=PGaZenf_n5c

Tu t’accordes dans ton quotidien une part de méditation?


Non. La méditation me stresse énormément. J’admire les gens qui arrivent à méditer, à faire du yoga, des choses comme ça… Moi, j’ai tellement besoin d’être en action que j’ai un état de stress impossible à surmonter quand je dois m’arrêter ! Il faudrait peut-être que je me force… En fait, je pense qu’il n’y a pas nécessairement besoin de rentrer dans un état méditatif, mais d’effectuer, simplement, une prise de conscience. Parfois s’arrêter. C’est vraiment l’action que j’ai faite avec ce disque à un moment j’ai appuyé sur la pédale de frein, j’ai dit stop, je suis quelqu’un d’imparfait mais totalement normale et c’est très bien comme ça. Je pense que cette simple prise de conscience peut suffire. Chacun a bien-sûr des besoins différents, mais les pauses méditatives, ce n’est pas pour moi !


Quand tu ouvres les yeux sur ce qu’il y’a un à côté de chez toi, qu’est-ce qui te touche particulièrement ?


J’ai un goût particulier pour « les vieilles pierres » et l’architecture ancienne. J’aime beaucoup marcher dans Paris sans avoir de but spécial. Sur l’Ile Saint-Louis, par exemple. L’architecture des immeubles est absolument magnifique, j’adore regarder les portes anciennes, ça me recharge beaucoup d’aller sur cette île. J’aime sentir la présence de l’Histoire.


Ca se rapprocherait de ton esthétique classique ?


C’est vrai. Exactement ! Si je pouvais, je porterais des costumes d’époque. Ca fait souvent rire quand je dis ça. Je ne porte, par exemple, aucun pantalon, je suis toujours habillée en robe et jupe. Un petit peu par rébellion parce que je n’ai pas envie de rentrer dans le moule du jean, mais c’est aussi parce que je suis un peu nostalgique d’une époque que je n’ai pas connue ! Je trouvais tellement belles les tenues du début du 20e. J’ai ce côté ancien, inexorablement …


Tu as dû t’éclater dans « le Roi Soleil » alors !


J’étais comme un poisson dans l’eau. J’aime tellement ces tenues, je me sens extrêmement à l’aise en les portant.


Qu’est-ce qui est prévu après la sortie de « Worship the weakness » ?


Rien tout de suite, ça sera pour la rentrée, fin septembre – début octobre. Ca sera annoncé sur les réseaux sociaux et sur mon site.


Est-ce qu’il y a un endroit dans Paris ou ailleurs dans lequel tu aimerais particulièrement jouer l’album ?


Dans Paris, il y a beaucoup de lieux inspirants et chargés. Par exemple, j’aime beaucoup le théâtre des Bouffes du Nord, je trouve qu’il y a une atmosphère vraiment très particulière. D’une manière générale, j’aimerais jouer dans une salle avec une esthétique très à l’ancienne justement, avec un côté théâtre à l’italienne.


Tu as créé ta propre société de production pour être libre et pouvoir prendre ton temps…


Je suis quelqu’un d’assez indépendant. Donc c’était quelque chose de très naturel d’ouvrir ma société. Et j’avais envie de n’avoir personne pour me dire comment faire artistiquement. J’étais allée voir quelques labels avec des maquettes, avant, et on me répondait toujours la même chose : « on ne sait pas dans quelle case vous mettre ! Il faudrait faire appel à untel pour refaire les arrangements, et à untel pour le texte »… En fait, ils voulaient tout enlever et mettre des gens à ma place! Alors, je me suis dit que personne d’autre que moi ne pouvait faire ce que j’avais dans la tête et, après tout « on n’est jamais si bien servi que par soi-même ». J’ai donc voulu tout maitriser de A à Z, faire appel aux musiciens classiques avec qui j’avais envie de travailler… Je ne voulais pas d’un processus de création froid. Pour moi toutes les étapes sont importantes, pas seulement le résultat. Tout ce que j’ai vécu pendant l’enregistrement, les gens qui ont participé à disque, les musiciens auxquels j’ai fait appel, ça compte autant que le résultat final pour moi. C’est aussi pour ça que j’ai mis autant de temps. Je voulais que ça soit absolument fidèle à ce que j’avais en tête. Que j’aille au bout de ce que je voulais à chaque fois et la seule façon pour moi d’agir de cette façon, c’était de produire moi-même.


Tu as choisi ton chemin…


Voilà


Et le chemin lui-même est sacré évidemment!


Totalement.


Propos recueillis par #PG9


“Worship the Weakness” à partir du 14/06...


Page Facebook: Cathialine - officiel

Contact: info@cathialine.com https://www.cathialine.com/

Photo: Tommy Pascal (C)




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